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Benjamin Grosvenor : le charme anglo-saxon séduit La Roque

So class !

Benjamin Grosvenor : le charme anglo-saxon séduit La Roque - Zibeline

Depuis 2004, année au cours de laquelle il a remporté à l’âge de 11 ans la finale piano du Concours de la BBC pour les jeunes musiciens, Benjamin Grosvenor mène une carrière internationale moult fois primée. C’est un florilège inspiré qu’il offrait à La Roque d’Anthéron le 13 août.

D’abord, un délicat bouquet de Schumann (Blumenstück opus 19), destiné sans doute à sa fiancée Clara Wieck, conjuguait ses parfums éthérés à la profondeur du jeu de l’artiste. C’est encore à celle qui deviendra Clara Schumann, que s’adressent les huit pièces pour piano réunies sous le nom de Kreisleriana, terme inspiré du personnage créé par Hoffmann, le maître de chapelle Johannès Kreisler, compositeur asocial et fantasque. Schumann écrivait à ce propos à celle dont le père lui refusait la main « Musique bizarre, musique folle, voire solennelle ; tu en feras des yeux quand tu les joueras ! (…) Joue quelquefois mes Kresleriana ! Dans certaines parties, il y a un amour vraiment sauvage, et ta vie et la mienne et beaucoup de tes regards ». Le romantisme littéraire trouve ici sa pleine expression et le jeu habité de Benjamin Grosvenor sait refléter ces remuements d’âme, passion contenue, revirements, élans, fusion…

La « chanson de batelier » qu’est la Barcarolle en fa dièse majeur opus 60 de Chopin laissait éclore son thème en souples tierces. Le lyrisme emporte les harmonies frissonnantes, le songe gagne, enveloppé de mystère. Puissance et légèreté s’accordent en un tableau passionné, magie sublime de l’instant… La Sonate pour piano n° 1 X 1905, From The Street de Janáček ajoutait sa note sombre, avec ses deux mouvements, Le Pressentiment et La Mort. L’ombre descend alors sur le piano, avec ses motifs réitérés, en leitmotiv angoissant, les phrasés martelés s’évadent vers d’impossibles éveils… Lui succédait la série de tableautins imagés des Visions fugitives opus 22 (en extraits) de Prokofiev. Chaque pièce donne à entendre un monde, avec ses nuances, ses contrastes, ses émotions, servies par le jeu pailleté de l’artiste. À cette palette colorée où tout se concentre dans la miniature, répondait l’ampleur bouleversante de Réminiscences de Norma de Liszt sur le chef d’œuvre de Bellini. Ce monument pianistique ne se contente pas d’être d’une impensable virtuosité technique mais traduit l’essentiel de l’opéra, dans sa passion dévastatrice, jongle entre fragilité et emportements, touche au sublime, entre grandeur tragique et acrobaties stylistiques.

Ovationné, l’artiste abordait en bis les rivages du nouveau monde avec Danza del gaucho matrero (in Danzaz Argentina opus 2) de Ginastera, puis Poème Erotique opus 43 n° 5 (in Pièces lyriques) de Grieg, passant d’un univers à l’autre avec la même aisance en un jeu délié et souverain.

MARYVONNE COLOMBANI
Août 2019

Concert donné le 13 août, parc du Château de Florans, dans le cadre du Festival de La Roque d’Anthéron.

Photographie © Christophe GREMIOT