Le souffle de Dostoïevski au Théâtre des 13 vents à Montpellier

Si ce n’est toi, c’est donc ton frèreVu par Zibeline

• 25 janvier 2022⇒27 janvier 2022 •
Le souffle de Dostoïevski au Théâtre des 13 vents à Montpellier - Zibeline

De ce monument de mots et de passions condensé·es au cœur de l’ouvrage de Dostoïevski, son grand œuvre publié en 1880 que sont Les Frères Karamazov, Sylvain Creuzevault livre un spectacle au diapason de nos sensations de femmes et hommes du XXIe siècle. Les drames et les intrigues de famille, d’amour, de société, traversé·e·s par l’omniprésence de la question religieuse se retrouvent mis·e·s en mouvement par le metteur scène, qui malaxe la matière de l’auteur russe comme les ingrédients d’un plat roboratif traditionnel, servi en généreuses louches dans les assiettes des spectateurs. Car en effet, dans ce récit d’une noirceur accablante, où on pourrait accoler à chacun des personnages la locution « Il n’y en pas un pour rattraper l’autre », c’est bien pourtant le partage et la convivialité, voire la connivence, qui s’imposent sur le plateau. Creuzevault n’aime pas les barrières, surtout pas celles qui séparent le public de la scène ; et même dans le dispositif qu’il met en place pour réinventer le chef-d’œuvre littéraire, très théâtral en ce sens que la scène reste bien devant les yeux des spectateur·ice·s et que la scénographie (Jean-Baptiste Bellon) est un élément important (et efficace) de la performance, il parvient à instaurer une fluidité entre les comédien·ne·s et la salle. Ce choix du « gros spectacle », parfaitement maitrisé, semble ouvrir un champ nouveau pour le metteur en scène, qui n’en abandonne pourtant pas son goût pour une relation poreuse -et fructueuse- entre gradins et plateau.

Et c’est par quelques (pas trop, juste ce qu’il faut) adresses au public que l’histoire est peu à peu dénouée, avec de malins debriefings. Une sonorisation réalisée en direct (Sylvaine Hélary et Antonin Rayon) qui assure un pont entre la fosse et l’espace scénique. Quelques (même équilibre) mélanges de costumes d’époque et d’accessoires d’aujourd’hui (la banane en étant l’un des plus pertinents pour ces voyageurs existentiels) fluidifient le propos qui nous parvient plein de sa sève originelle, offert avec tout son potentiel de modernité -aussi cruel qu’un journal télévisé, aussi trash qu’un fait divers de parricide, avec des personnages aussi outrés que ceux des séries qui toujours viennent puiser aux sources des grands récits. Les Frères Karamazov ? Creuzevault nous les amène sur un plateau. Les comédiens excellent dans les rôles de Dimitri (Vladislav Galard, inquiétant et perdu), Ivan (joué par le metteur en scène, le plus en retenu de tous, en intellectuel qui se voudrait plus cynique que sentimental) et Aliocha, le benjamin religieux (magnifique Arthur Igual). Nicolas Bouchaud incarne leur dévoreur de père, dans une interprétation ogresque : il vitupère, il est drôle, minable, effrayant, dégoutant, il court à sa propre disparition. D’une ambivalence terriblement déstabilisante. Lui et l’ainé se disputent la même femme (Servane Ducorps, impressionnante en Grouchenka qui « change d’avis toutes les minutes »). C’est l’une des trames du drame, et il y en a beaucoup d’autres, qui toutes mènent à la quête d’un pardon espéré. Aller le plus loin possible dans l’abjection pour en retirer quelque chose de la véritable nature humaine. Être capable de la discerner chez l’autre. « Ton cœur il vaut mieux que ta tête », dit Aliocha à Dimitri, qui toujours cherche à apaiser les conflits.

Et dire que même lui, le pur, le doux a peut-être un mobile qui l’aurait poussé à tuer le père ! On en reprendrait bien une petite louche.

ANNA ZISMAN
Janvier 2022

Les Frères Karamazov est joué jusqu’au 14 janvier au Théâtre des 13 vents, Montpellier

À VENIR

Le Grand Inquisiteur, d’après Fédor Dostoïevski, mise en scène Sylvain Creuzevault
25 au 27 janvier

04 67 99 25 00 13vents.fr

Photographie : Les frères Karamazov © Simon Gosselin