Retour sur la première Biennale des Arts de Scène en Méditerranée, à Montpellier et alentours

Seules parmi les autresVu par Zibeline

Retour sur la première Biennale des Arts de Scène en Méditerranée, à Montpellier et alentours  - Zibeline

Parmi la vingtaine de propositions de la première Biennale des Arts de Scène en Méditerranée, retour sur deux spectacles aux liens inattendus.

S’il fallait trouver un rappel entre les deux spectacles vus à la BASM, a priori sans correspondance hormis leur provenance géographique, il s’en dégagerait plusieurs. L’exercice s’avère intéressant. Una costilla sobre la mesa (Une côte sur la table) : Madre et C’était un samedi sont chacun porté par une femme. Angélica Liddell et Fotini Banou sont toutes deux entourées de créatures qui les accompagnent dans leur voyage. Un voyage vers l’expiation d’une fille envers sa mère pour l’Espagnole, vers le souvenir d’une tragédie pour la Grecque. À leurs côtés, des symboles. Revenus d’un passé traditionnel et fantasmé chez Liddell, incarnant les disparus pour la pièce mise en scène par Irène Bonnaud. Ces parallèles sont autant de façons d’observer comment le théâtre prend vie, convoque les histoires pour les concentrer sur un plateau. Comment la force d’une présence peut faire se répondre entre elles les aspirations intimes et artistiques, sur des terrains qui par hasard peuvent se trouver des connivences.

L’auteure et interprète espagnole livre avec le spectacle qu’elle a conçu pour sa mère décédée un moment d’une rare intensité. La première partie de la pièce est un long monologue intérieur -une plainte, une colère, livrées dans l’inacceptabilité de son sentiment d’amour qui l’étreint face à sa mère mourante. Elle l’invective violemment, cette génitrice qui dépérit, retombée en enfance, repoussante. « Je ne supporte pas de t’aimer, pleure la comédienne, cela fait plus mal que 50 ans de haine. » Beaucoup d’allusion à Dieu qui, chaque fois que son nom est prononcé, provoque un terrible aigu dans la voix de Liddell. Puis le plateau s’anime, les femmes cachées sous des voiles, assises immobiles, deviennent personnages, présences envoutantes. Le satanisme s’invite, la pénitence devient concrète quand la comédienne se livre à une séance d’« empalaos » (empalement), ligotée les bras en croix sur un pieu en bois. Le chanteur Niños de Elche fait dériver son flamenco en une éructation démente, la mère et la fille se confondent, une tête de cochon est trainée en trophée cathartique. Comme si Angélica Liddell avait eu besoin de s’associer à tous ces artefacts pour mieux dire son horrifiante douleur, qu’on avait pourtant si puissamment perçue lorsqu’elle était seule à nous la crier.

C’était un samedi © Sonia Cova (Sens Interdits)

La douzaine de personnages en terre cuite posés sur plateau de C’était un samedi (magnifiquement réalisés par Clio Makris) sont plein d’une vie arrêtée. Des photographies en trois dimensions, qui témoignent de l’existence de la communauté juive d’une petite ville de Grèce, presque entièrement décimée à Birkenau. Fotini Banou se glisse parmi ces présences miniatures, chante, raconte leur histoire. L’incompréhension entre un maitre et son élève devenu communiste, la terrible nouvelle qu’on ne parvient ni à croire, ni à parer. La comédienne redit les mots des rares survivants, la voix à fleur de peau. Mais laisse de côté les merveilleuses figurines, qui ne sont plus que des images, oubliées. Sauf au salut, où enfin elle s’assoie parmi elles, et c’est un moment aussi frustrant que bouleversant.

ANNA ZISMAN
Décembre 2021

Les deux pièces ont été jouées pendant la Biennale des Arts de Scène en Méditerranée qui s’est tenue à Montpellier et alentours du 9 au 27 novembre.

Photo : Madre © Luca del Pia