La Jouissance ordinaire d’Alain Simon chez Rouge Profond

S’enivrer du quotidienLu par Zibeline

La Jouissance ordinaire d’Alain Simon chez Rouge Profond - Zibeline

Le dernier ouvrage d’Alain Simon, La Jouissance ordinaire, aurait dû être donné en une série de lectures lors de la semaine de sa parution, en mars dernier (on peut écouter le comédien, metteur en scène et directeur du théâtre des Ateliers, lire son texte en séquences de sept minutes, sur YouTube).
Suivant une technique qui lui est chère, d’échos, de juxtapositions, de réflexions nées de l’observation simple du réel, l’auteur se livre à un inventaire qui arpente chronologie d’une vie et instantanés. L’observation fine des moindres remuements permet de déployer une pensée qui s’apparente autant aux Propos de l’humaniste Alain, qu’aux Essais de Peter Handke qui se plaît à définir la littérature comme « le langage devenu langage ; la langue qui s’incarne » et affirme, en « rendant grâce à la mémoire » : « j’écris avec la respiration, pour découvrir le sacré, celui de la vie. »
Alain Simon explique en prologue ce qui a motivé l’écriture de La Jouissance ordinaire : « à quinze ans, l’auteur [répondit] à ses camarades qui l’invitaient à goûter aux paradis artificiels (…) que les parfums d’une fleur lui donnaient le vertige et que le chaos des formes et les bruits d’une rue suffisaient à l’enivrer ». C’est en instaurant la distanciation grammaticale de la troisième personne pour parler de lui-même (écart déjà pratiqué par César dans ses Commentaires) que l’écrivain aborde ses souvenirs par le biais des sensations. Caresse de l’eau de la douche délicieuse au point que « se laver est un alibi pour vivre cette aventure sensitive du ruissellement », « manège » à vélo avec ses frères sur la pelouse, « promenades sans fin en circuit fermé (…), un souvenir de plaisir intense », émerveillement toujours renouvelé « d’avoir aussitôt de la lumière » « en actionnant un simple interrupteur », ou « en ouvrant un robinet d’avoir aussitôt de l’eau avec de la pression ».

L’anecdote s’ouvre à l’épaisseur du récit qu’elle engendre, se confronte à la dimension du temps et du souvenir, donne lieu à l’émergence d’autres réminiscences, prend en pierre de touche le modèle de la madeleine proustienne, relie « la fulgurance de la sensation et (…) son sillage d’éternité ». Le flirt dans les salles obscures, le métier de pompiste de nuit, celui de parent, le loisir de la pêche, les émois du corps, le goût de certains mets, le parfum du café, constituent autant de lieux où l’être se dessine, kaléidoscope d’instants multiples que lie la grâce des mots. Mieux qu’un miroir qui ne « peut regarder que dans un plan », l’homme « peut contenir et intérioriser le monde entier ». Défilent les notions de beau, d’altérité, d’instant, d’éternité, en une fascination sans cesse renouvelée de la complexité de notre appréhension du monde, de la subjectivité inhérente aux sensations, de la fragilité et de la permanence de l’être dans le frémissement qui fait notre humanité. Le livre s’achève bien sûr, mais il n’est pas de conclusion définitive… le « fil d’Ariane » parfois se rompt, l’indétermination de la finitude est-elle celle qui donne tout l’attrait des bonheurs humains ?

MARYVONNE COLOMBANI
Avril 2020

La Jouissance ordinaire, Alain Simon, éditions Rouge profond, collection « Debords », 13€