Retour sur la reprise de La Quinzaine des Réalisateurs à l'Alhambra du 28 mai au 4 juin

Se construire une âmeVu par Zibeline

Retour sur la reprise de La Quinzaine des Réalisateurs à l'Alhambra du 28 mai au 4 juin - Zibeline

Deux jours après le palmarès, à 165 km des filles de la Croisette titubant sur leurs Louboutin, et loin des enjeux commerciaux de la compétition cannoise, l’Alhambra, pour la 9e année, a offert à son public une reprise de la Quinzaine des Réalisateurs. 14 films dont beaucoup ne sortiront en salle que dans le courant de l’été ou de l’automne.

Au pays de la frite
Le 28 mai, le délégué général de la Quinzaine Edouard Waintrop et Yolande Moreau étaient là pour ouvrir le bal avec Henri, 2e long métrage de la comédienne passée à la réalisation, «un travail complet, moins reposant que celui d’actrice» avoue-t-elle avec sa bonhomie malicieuse. Henri se déroule au pays de la frite, dans un resto italien, hors des chemins battus. Le temps y prend son temps, les relations s’y tissent à petits gestes. On y retrouve les modestes, ceux qui n’ont pas de longs violons pour bercer leur mélancolie. Lui, immigré italien, l’esprit voyageur comme ses pigeons, un nœud de sentiments fiché dans le corps empâté et massif. Elle, handicapée mentale, «papillon» surgi dans sa vie de nouveau veuf. Pipo Delbono et Candy Ming pour incarner au plus juste ces deux-là qui font la paire. Le ringard, le trivial prennent un sacré coup de poésie sous le regard de la Moreau et Rosette la simplette se drapant dans les voilages bon marché de la chambre d’hôtel où Henri dort, devient une mariée sublime.
Qualité France
La sélection a proposé trois autres films, français, dont on se réjouit de la qualité. Celui de Gallienne (récompensé par le prix SACD et l’Art Cinéma Award) Les garçons et Guillaume à table ! Auto-analyse burlesque d’un Pierrot efféminé, à la face ronde et lisse, ou comment découvrir son hétérosexualité quand sa propre mère, grande bourgeoise follement aimée et admirée, vous instille depuis toujours l’injonction d’un désir à peine refoulé : tu seras une fille, mon fils ! Celui de  Serge Bozon, l’insolite Tip Top, pseudo polar décalé, antinaturaliste, jouant sur le ticket gagnant Kiberlain-Huppert en inspectrices de l’IGPN carrément fêlées. Celui de Thierry de Peretti, Les Apaches, imaginé à partir d’un fait divers tragique, symptomatique du malaise d’une jeunesse corse en quête de sens, entre mythologies insulaires et clichés de séries américaines, dans une économie tournée vers un tourisme qui fait de la vacance une vacuité.
Bonheurs d’ailleurs
Grands bonheurs de la semaine autour de Jodorowski : Jodorowski’s Dune, documentaire de Franck Pavich, la genèse de l’adaptation avortée du roman-culte de Herbert. Jodo, octogénaire élégant, toujours passionné, raconte comment il a recruté ses «guerriers», les plus grands de l’époque : Mœbius, Giger, Dan O’Bannon, Magma, les Pink Floyd, David Carradine, Dalì pour la bataille de Dune. Bien qu’on sache que ce projet trop ambitieux, trop libre, a échoué devant la frilosité des «boutiquiers» d’Hollywood, on partage la tension du combat dont il reste ce storyboard de 500 pages, source d’inspiration pour les réalisateurs de science-fiction qui suivront.
La danse de la réalité, autobiographie imaginaire de Jodorowski revenu au cinéma pour cet émouvant opus, manifeste et testament, convoque un carnaval intime, baroque, violent et tendre. On pense à l’Amarcord de Fellini, à Buñuel, à ces grands cinéastes qui proposent par leur vision du monde, une philosophie du cinéma et de la vie. «Vivre, c’est se construire une âme» dit Jodorowski. Quand le cinéma est un art, il y contribue.

ÉLISE PADOVANI

Juin 2013

La reprise de La Quinzaine des Réalisateurs s’est déroulée du 28 mai au 4 juin à l’Alhambra Cinémarseille

Photo : Yolande Moreau (c) Annie Gava

Alhambra
2 rue du Cinéma
13016 Marseille
04 91 46 02 83
http://www.alhambracine.com/