Vu par Zibeline

La Beauté du geste au Théâtre des 13 vents de Montpellier

Scène d’urgence

La Beauté du geste au Théâtre des 13 vents de Montpellier  - Zibeline

« C’était l’urgence ». Après les attentats, la France se retrouvait, pour la première fois depuis la Guerre d’Algérie, en état d’urgence. Les cinq acteurs de la pièce en train de se faire, là, sur le plateau devant nous qui sommes assis sur des gradins face à face avec l’autre moitié du public, relatent, mi stars derrière leurs lunettes de soleil éblouis par les lumières de la scène, mi rats de laboratoire (« on ne voyait pas ce qu’ils nous demandaient ») : où en sont-ils, de ce qu’il faut raconter, jouer, incarner ; de quoi sont-ils l’urgence ? Peu à peu ils se muent en CRS, avec l’attirail complet, les gestes (chorégraphiés, esthétisés, rythmés par un métronome), et surtout les mots. Ils se parlent, pendant qu’ils « gardent l’horizon ». Philosophes désabusés, garant d’une paix qui s’éloigne chaque fois qu’on s’en rapproche. Ça gronde, et pas seulement dans les rangs de ceux d’en face, les « Apaches ». Ça dérape, ça bascule, le soulèvement se propage, l’ordre public vacille et les consciences se surprennent à devenir nomades, passent au-delà de l’horizon. Tout ne serait-il que théâtre ? Le voilà en état d’arrestation, les spectateurs appelés à la barre du tribunal, accusés d’être les complices de cette pièce subversive. Le texte d’Olivier Saccomano et la mise en scène de Nathalie Garraud, toujours cernant la place de la représentation, interrogeant la mission de théâtre public, plongent alors joyeusement dans le registre de la farce -jolie dédicace à Kierkegaard, cité par un directeur des études théâtrales loufoque à souhait. Les personnages défilent devant le corps de la justice d’État, outranciers, démontrant dans une ronde de rôles, de costumes enfilés à vue du public, de postures, la jubilation de ce que représente l’acte de jouer. Chacun en prend pour son grade, avec une dose rafraichissante d’autodérision. Qui se donne en spectacle ? Qui en joue ? Quels rôles endosse-t-on dans cette représentation de démocratie ? La porte reste ouverte, et c’est réconfortant de savoir que le théâtre (avec Godard en renfort, impérial !) sera toujours une solution envisageable.

ANNA ZISMAN
Octobre 2019

La Beauté du geste a été créé en octobre au Théâtre des 13 vents Centre dramatique national de Montpellier.

Photographie : La Beauté du geste © Jean-Louis Fernandez[5286]