Le Festival de Salon célèbre vaillamment sa joie de vivre

Santé !Vu par Zibeline

Le Festival de Salon célèbre vaillamment sa joie de vivre - Zibeline

« C’est terrible : plus personne n’ose tousser entre les mouvements !» Incongru et redoutablement efficace, ce constat émis par le pianiste Éric le Sage en plein ré-accordage des cordes a provoqué des rires francs, quoiqu’étouffés par les masques chirurgicaux. Cet espace rare et précieux de l’humour frappe alors d’autant plus vivement qu’il survient au beau milieu du terrassant Quintette pour piano et cordes opus 42 de Louis Vierne. Et c’est justement dans leur enchaînement même que cette sublime pièce et cet élégant trait d’esprit résument l’esprit de la soirée. Joliment intitulé « Accent Bulle », le programme de ce 4 août fait autant référence au -u- rond en chef concluant le nom de Bohuslav Martinů qu’à la « bulle de bonheur » qu’entend être ce moment du festival. La complicité et le plaisir manifestes de ces interprètes de génie à jouer, ensemble, des compositeurs aussi généreux et passionnants que mésestimés, se révèlent terriblement contagieux.

Réunis sur le Trio H.300 de Martinů, Éric Le Sage, Jean-Guihen Queyras et Emmanuel Pahud y soulignent sans affect l’espièglerie, le piquant de ses rondes harmonies et le swing de ses arpèges syncopés mariés à des accents folkloriques. Une mélancolie ressurgit dès l’« Adagio », à la lenteur savamment dosée : les voix s’y entremêlent, en imitation puis en contrepoint, avec la grâce ployée d’un danseur ivre. Le finale s’ouvre sur un solo de flûte touchant à l’atonalité : la finesse de ce trait « spleenien », auquel Emmanuel Pahud rend justice sans effort, colore le retour en fanfare de la danse qui clôt la pièce.

La parenté esquissée avec la musique de Louis Vierne peut sembler lointaine : il suffit pourtant d’entendre, au détour des cimes de désespoir criantes, la foi inaltérable du compositeur en la force consolatrice de la musique pour voir dans ce magnifique quintette un pendant commun. L’étrangeté résulte chez Vierne comme chez Martinů de l’assemblage : ici, les agrégats graves du piano et les aigus chromatiques du violon de Natalia Lomeiko esquissent des cellules complémentaires, qui muent peu à peu en elles-mêmes, puis ensemble. L’évidence des thèmes rend l’architecture échevelée toujours lisible. L’interprétation sublime ici la finesse de l’écriture : l’écoute entre les interprètes se ressent dans la nature même du son, lorsque ces notes échangées du violoncelle de Claudio Bohórquez au stupéfiant alto de Joaquín Riquelme García semblent pourtant issues du même bois. Les jeux de nuances et d’articulation évoquent également les sons de l’instrument-clé du compositeur : l’orgue, et sa capacité au tournant du romantisme de créer ce « piano-sourdine » de pédale d’expression si reconnaissable. Mais c’est aussi dans l’appréhension même de la structure que le quintette brille : le langage musical de Vierne, jamais linéaire, oscillant d’une clarté extrême à des abysses de porosité, apparaissant ici plus que jamais comme une transcription de sa cécité.

Il faudra bien, pour se remettre du tragique à l’œuvre, passer par la pudeur désespérée de Schubert : le Notturno D.897 propulse Daishin Kashimoto du second au premier violon, pour notre plus grand bonheur. Le lyrisme est ici poignant, mais jamais écrasant.

Natalia Lomeiko, Yuri Zhilsin et Claudio Bohórquez et Olivier Théry rejoignent ensuite la scène pour conclure sur un Dvořák particulièrement bien senti : les couleurs modales et accents de danse sont ici de mise, et enrichissent l’effectif du quatuor d’une contrebasse qui marque délicatement les pulsations. Le chant du violon devient sur le scherzo un hymne entêtant, secondé par les tierces enchâssées de ses camarades de jeu : ce post-romantisme-là, plus lumineux, se pare ici d’une profondeur rarement appliquée au compositeur. Un grand moment de plus.

SUZANNE CANESSA
Août 2020

Photos :
Natalia Lomeiko, Dashin Kashimoto & Yuri Zhilsin
Emmanuel Pahud, Jean-Guhein Queyra & Éric Le Sage
© Aurélien Gaillard

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