Vu par Zibeline

Éloquence chambriste au Festival de Salon

Sans paroles, vraiment ?

Éloquence chambriste au Festival de Salon - Zibeline

Délicieux cocktail de pièces chambristes aux lumières du soleil couchant dans la cour du Château de L’Empéri : duos, trio, quintette, ont décliné leurs variations sur des œuvres allant de Mozart à Schönberg. La Sonate pour piano et violon en sol majeur K 301 de Mozart apportait sa fraîcheur  enjouée; un véritable dialogue s’instaure entre le violon de Daishin Kashimoto et le piano d’Alessio Bax, échos, enlacements des thèmes, évidence des sonorités qui se fondent dans la douceur du soir… que l’énergie de la transcription pour piano à quatre mains (Alessio Bax et Lucille Chung) du Petroushka de Stravinsky vient bousculer de toute sa puissance dramatique. Il s’agit de l’histoire de trois poupées animées par la magie d’un vieux mage, une ballerine frivole et très belle, un Maure, et Petrouchka. Ce dernier, fou amoureux de la belle qui lui préfère son rival l’affronte, mais le Maure le tue. Son fantôme hante le stand des marionnettes et le Mage s’enfuit terrifié. Fête, drame, tragédie, fantastique, poésie, tout est réuni dans cette pièce de ballet composée suivant les conseils de Diaghilev (directeur des Ballets Russes) : « cascades d’arpèges diaboliques » (selon les termes de Stravinsky), violence exacerbée, que les musiciens rendent avec furie, jusque dans leurs attitudes. Tout est expression, vivacité, avec un mordant passionné dans les attaques et un jeu très percussif, au point que l’un des marteaux, exténué de tant de verve énergique, cassa l’une des pièces de sa mécanique… En cause, le vif martèlement des touches ou le fait que la caractéristique de l’œuvre réside dans l’« accord Petrouchka », qui abrite au cœur de ses deux tierces augmentées le « terrifiant » triton (cet intervalle qui comporte trois tons (par exemple do/fa dièse) d’où son nom) que le Moyen Âge voua aux gémonies, le considérant comme « l’accord du Diable » ? Une troisième note non jouée s’y fait entendre, à qui l’attribuer ?

Après un entracte prolongé et laborieux durant lequel l’accordeur dut démonter la mécanique du Steinway, le concert reprenait, poursuivant sur le thème de la commedia dell’arte (cultivé avec tant de passion dans les affres du trio de Petrouchka), avec la Sonate pour violoncelle (Claudio Bohόrquez) et piano (Éric Le Sage) de Claude Debussy, qui aurait songé pour cette pièce au titre de Pierrot fâché avec la lune, sans doute en référence au peintre Watteau et aux Fêtes galantes verlainiennes. Le piano y dessine des paysages rêveurs, cadres délicats où le violoncelle offre ses volutes amples, se métamorphose en guitare, mandoline, se mélancolise, s’épanche, en un vague à l’âme éthéré, puis s’emporte, capricieux, se livrant sans retenue à son humeur fantasque…

Sans paroles encore, et combien expressive, la Suite pour clarinette, violon, piano (respectivement Paul Meyer, Daishin Kashimoto, Éric Le Sage) de Stravinsky, la fameuse Histoire du soldat, dans sa version de 1919, en cinq parties, adaptée de la version avec récitant de 1917 sur un texte de Ramuz. Repris d’un vieux conte russe compilé par Alexandre Afanasiev, le récit prend des allures contemporaines à sa création, évoquant en filigrane la guerre de 14-18. L’allure faustienne de la pièce, avec le Soldat qui vend son âme (son violon) au Diable contre un livre qui dit l’avenir, est traduite avec finesse, humour, en une interprétation qui donne chair aux personnages et aux situations. Éloquence instrumentale qui permet de « voir » et comprendre les nuances de la fable…

Enfin, reprenant la somptueuse Kammersymphonie n° 1 de Schönberg, le quintette (Daishin Kashimoto, violon,  Zvi Plesser, violoncelle, Éric Le Sage, piano, Paul Meyer, clarinette, Emmanuel Pahud, flûte) faisait un clin d’œil virtuose à la Mise en Doigts du 25 juillet dernier, donnée à Aix-en-Provence (Conservatoire Darius Milhaud) et scellait l’entrée du monde contemporain dans l’art qu’avait initiée Stravinsky.

MARYVONNE COLOMBANI
Août 2018

Concert donné le 7 août au Château de l’Empéri dans le cadre du Festival International de musique de chambre de Provence.

Photographie © X-D.R.