Sans achever Mahler

 - Zibeline

La demi-véronique est une passe de corrida, qui permet de mettre fin à la danse avec le taureau, et de replier la cape en arrêtant la charge de l’animal. Quel rapport avec le spectacle de Jeanne Candel ? Et pourquoi la 5e Symphonie de Mahler ? Sans doute parce que la symphonie, symbole d’un art savant hyper-romantique, des règles cérémonieuses du concert, et de l’élégance bouleversante de Mort à Venise, avait besoin d’être interrogée dans une salle de théâtre où cette emphase n’a plus cours. Affrontant de face la 5e Symphonie de Mahler, Demi-véronique suit au corps sa force étrangère et insaisissable. La secoue, la fracasse, pour la laisser, respectueusement, entière et arrêtée.

Les spectateurs sont accueillis par un acteur monté sur des enceintes diffusant une musique déformée, et commentant nos raclements de gorges, rires, toux et déplacements comme un chef d’orchestre s’empare d’un matériau sonore. C’est de la cérémonie du concert dont il est question mais le rideau se lève sur une chambre noire, brûlée, les images baroques se succèdent, les acteurs se maculent de boue, s’abreuvent dans des flaques, tuent longuement un poisson, creusent, fracassent les murs, hystériques ou neurasthéniques, dans un univers si loin de la symphonie de Mahler qu’on se demande pourquoi c’est cela qu’on entend… Pourtant cela se répond, comme la danse du torero épouse les mouvements du taureau. Si les références de Jeanne Candel, distanciées, populaires, latines, sont aux antipodes de celles de Mahler, elle suit pas à pas sa symphonie : procession funèbre, mise en terre, orage, toute la violence désespérée de la première partie est incarnée, malaxée. Puis elle laisse place à des contre-performances de cirque dans la seconde partie, primesautière : Caroline Darchen et Lionel Dray y sont furieux et hilarants… Enfin vient l’Adagietto célèbre qui, dans un apaisement déchirant, forclos sans l’achever la demi-véronique. Par une apparition, et l’immobilité qui gagne. 
AGNÈS FRESCHEL
Mai 2018

Demi-véronique, création collective de La vie brève, a été jouée au Bois de l’Aune, Aix, les 19 et 20 avril

Photo : © Jean-Louis Fernandez


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