Khatia Buniatishvili enchante la Roque d’Anthéron

Sagesse dionysiaque

Khatia Buniatishvili enchante la Roque d’Anthéron - Zibeline

Chez Franz Liszt, qui ne compte pas parmi les compositeurs fétiches de la jeune Khatia Buniatishvili par hasard, Nietzsche retrouvait l’essence même de la « sagesse dionysiaque ». Cette sagesse qui fait de la démesure et de la transcendance des limites la condition même de l’avènement de la musique, « cet état qui ne peut être saisi que par analogie si on ne l’a pas éprouvé soi-même ». Cette leçon, Khatia Buniatishvili l’a évidemment retenue : peu de musiciens savent aussi bien qu’elle jouer constamment avec les limites sans s’y brûler, pousser l’émoi toujours plus loin sans jamais céder le pas à l’outrance. Et si rien, dans tout ce que Khatia Buniatishvili mobilise d’énergie, d’élan et de pathos, au sens noble du terme, ne sombre jamais dans le simulacre, c’est bien parce que tout y demeure sincère et habité, et que la musicalité ne se réfugie jamais dans un excès de technique ou d’épate.

La jeune pianiste, et c’est tout à son honneur, ne rechigne jamais à prendre des risques. Son programme ne comporte que des pages très connues de l’histoire de la musique, que son auditoire connaît vraisemblablement par cœur, et qui ne laisseraient à d’autres que peu de place à l’imagination. Sa si vaste étendue de tempi oscille d’une lenteur transformant la Sérénade de Schubert en berceuse à la vélocité vrombissante de son Impromptu n°2. De même, sa palette abondante de nuances risque d’étouffer par endroit les thèmes contraints au pianississimo et voue l’électrique Mazeppa à un déchaînement sans fin. La fluidité du jeu se relève toujours sans peine de ces petits pas de côté. Le pari est souvent gagné, notamment parce que Khatia Buniatishvili n’a pas son pareil pour faire entendre sous un nouveau jour les mélodies les plus rebattues. C’est ce swing qui s’immisce parfois dans les doubles croches d’un Schubert où la pulsation s’égare, particulièrement bien vu. Ce rouet de Marguerite qui s’enraye durablement dès que le souvenir du baiser de Faust – « sein Kuss ! » – surgit. Ou la séduction plus martiale qu’ailleurs du Roi des Aulnes. Sur la Rhapsodie n°6 de Liszt, un ton sautillant, un écho dvorakien inédit vient colorer le tout. Sur les Trois mouvements de Petrouchka, les agrégats dissonants éclatent fièrement, la basse se fait déjà rampante, le style tardif de Stravinsky apparaît comme nu à son auditoire. Les germes du Sacre du printemps sont ici transparents, là où d’autres jouent davantage de la joliesse et des consonances de la partition pour ne pas se risquer à la désarticulation du trait. L’unique bis donné par la pianiste résume à lui seul la réussite totale de son ambition : le célébrissime Clair de lune de Debussy y est rendu tel qu’en lui-même, dans cet équilibre parfait entre expressivité extrême et légèreté infinie de toucher. Une merveille !

 

SUZANNE CANESSA
Août 2019

Ce concert a été donné le 7 août dans le cadre du Festival de la Roque d’Anthéron
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Photo © Christophe Gremiot


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