Emmanuel Strosser joue avec Valentin Catil à Musicatreize

Rivages poétiquesVu par Zibeline

Emmanuel Strosser joue avec Valentin Catil à Musicatreize - Zibeline

Dernier jour de novembre scellé en poésie dans la salle de Musicatreize grâce à la venue du pianiste Emmanuel Strosser. Le concert débute par un duo entre le piano et le violoncelle de Valentin Catil sur l’œuvre de Maurice Ohana, Syrtes, titre inspiré, dit-on, par le souvenir d’un stasimon d’Iphigénie en Tauride d’Euripide. Sans doute, la poésie du terme répond à celle de cette pièce dans laquelle les deux instruments se lovent, dialoguent, usent de contrastes, s’emportent en fluides élans puis se referment sur des sons saturés. Le jeu moelleux d’Emmanuel Strosser livre une interprétation renouvelée de l’esthétique d’Ohana, souvent jouée de manière plus percussive. Il y a quelque chose de la distance onirique du Rivage des Syrtes de Julien Gracq dans cette vision où imaginaire et réalité se confondent en une brume légère sur laquelle les notes se posent. Le piano, seul pour la suite du concert, se glissait ensuite dans la sérénité de la Sonate n° 15 en ré majeur opus 28 de Beethoven, publiée en 1802 sous le titre Grande sonate pour le piano-forte et baptisée par l’éditeur Cranz Pastorale. Délicatesse et clarté du jeu fondent la subtile poésie de l’œuvre, s’appuient sur la note répétitive de la basse du premier mouvement, approfondissent le calme d’une âme qui se laisse entraîner dans le dernier mouvement par de nouveaux enthousiasmes. C’est un pur joyau de la musique romantique qui suit : les Kreisleriana que Schumann composa pour Clara Schumann (« ta pensée les domine complètement » lui déclara-t-il), mais dédia à Chopin. Les huit pièces qui composent l’ensemble offrent une palette mouvante où toutes les émotions se concentrent jusque dans leurs plus infimes nuances. Robert Schumann écrivait à Clara à leur propos : « Musique bizarre, musique folle voire solennelle ; tu en feras des yeux quand tu les joueras ! (…) dans certaines parties, il y a un amour vraiment sauvage, et ta vie et la mienne et beaucoup de tes regards »… Le jeu d’Emmanuel Strosser fut sans doute ici gêné par les rythmiques sourdes et binaires d’un bâtiment voisin, emplissant les silences et les pianissimi. Un hommage de Liszt à Schumann vient clore en bis le concert.

MARYVONNE COLOMBANI
Décembre 2019

Ce concert a été donné le 30 novembre dans la salle Musicatreize, Marseille

Photographie : Emmanuel Strosser © Jean-Baptiste Millot

Salle Musicatreize
53 Rue Grignan
13006 Marseille
04 91 00 91 31
musicatreize.org