Repli sur soi et glissement sécuritaire : le festival Tendance Clown invite à penser par le rire

Rire jusqu’au bordVu par Zibeline

Repli sur soi et glissement sécuritaire : le festival Tendance Clown invite à penser par le rire - Zibeline

Le festival Tendance Clown nous met face à nos démons. Retour sur deux spectacles de l’édition #16.

Le cri de la plante verte

Pas très assurée sur ses jambes revêtues d’un collant vert pomme, une narratrice (Gaëlle Levallois) observe les rangs du public d’un air inquiet. Tout est d’emblée là, dans sa gestuelle, encore sans paroles : un contraste entre une assurance si travaillée qu’elle semble factice, et une méfiance carabinée envers ses semblables. Elle est là pour être vue, entendue, c’est son métier, d’ailleurs elle a multiplié les stages avec un dénommé Michel, son mentor pour la mise en scène, la scénographie ou l’expression vocale. Elle ar-ti-cu-le, emploie des mots comme « nonobstant », des verbes au passé simple, évite soigneusement les répétitions, avec une pointe de fierté lorsqu’elle parvient à surmonter les difficultés de la langue française. Son histoire débute dans une forêt, mais le champ lexical forestier, quoi que conséquent, n’est pas infini, et après avoir épuisé bois, bosquet et futaie, poursuivre relève de la performance. L’oratrice est tenace. On se laisse prendre à son récit absurde, les aventures d’un nain de jardin isolé qui se hasarde hors de chez lui, mais bute sur chaque interaction avec les autres personnages : une vache mécontente de son sort, une sorcière aux mauvaises intentions et sa fille très névrosée. Il faut dire que la comédienne prête à rire fort, galopant essoufflée sur scène, avec d’audacieux passages chantés, dansés, mimés. Derrière le conte, se cache l’art du clown, révélateur de failles.

La voilà qui craque, mesurant bien à quel point elle peine à transmettre avec toute la puissance requise son propos principal : elle voulait traiter du repli sur soi. C’est sûr qu’en la voyant se déguiser en plante verte pour échapper aux regards, on pouvait s’esclaffer bêtement sans réaliser l’ampleur de son drame existentiel. Mais c’est si bon de contempler les avatars des clowns, vivre par procuration leurs débordements émotionnels, depuis son siège de spectateur… Voici une femme qui fuit et qui affronte pour nous.

Pour un fascisme ludique et sans complexe

Le Grand Colossal Théâtre est venu avec sa création 2021, premier opus d’une série, La Chienlit, consacrée au dérèglement d’un territoire urbain, débutant par une grève massive des éboueurs. Un thème qui parle à tous les marseillais… Dans un éco-quartier vit Paul, enseignant. Il n’attend que son pétard du soir, après cinq heures de conseils de classe non-stop. Raté. Une réunion de copropriété s’improvise chez lui pour évoquer les désordres. En filigrane, on comprend que les tas d’ordures ont déclenché un effet domino : les charognards envahissent la ville, la population manifeste sous les fenêtres de la Mairie… Il faut dire que des mesures extrêmement coercitives ont été prises. Confinement, attestations de sortie, puces biométriques implantées sous la peau des habitants. Comment a-t-on pu en arriver là ? Toute ressemblance avec un glissement sécuritaire dans nos propres existences n’est pas fortuit.

Voilà l’intelligence de cette mise en scène, signée Alexandre Markoff : sous les apparences d’une banale réunion de copro, glisser la métaphore d’un monde où tout se disloque sans que quiconque ne prenne la mesure de la situation. Tous s’écharpent, personne ne s’écoute. Les institutions sont dépassées. Le Maire, dans son fauteuil depuis 30 ans, dit croire au dialogue, mais soliloque. S’il était un jeune arriviste à l’esprit start-up, il ferait pareil, en plus brutal. Pendant ce temps, le joli éco-quartier s’enfonce sous le poids de ses propres déjections. Quand plus personne ne les met sous le tapis, on les voit !

GAËLLE CLOAREC
Octobre 2021

Le cri de la plante verte a été joué le 14 octobre par la Cie Modula Medulla ; Pour un fascisme ludique et sans complexe, le 22 octobre, dans le cadre du festival Tendance Clown au Daki Ling, Marseille.
Le festival se poursuit jusqu’au 30 octobre dans divers lieux.

Photos : Le cri de la plante verte © Aurelie Gatet et Pour un fascisme ludique et sans complexe © Grand Colossal Théâtre

Daki Ling
45 A rue d’Aubagne
13001 Marseille
04.91.33.45.14
http://www.dakiling.com/