Rien à foutre, film d'Emmanuel Marre et Julie Lecoustre

Rien à foutreVu par Zibeline

• 2 mars 2022⇒9 mars 2022 •
Rien à foutre, film d'Emmanuel Marre et Julie Lecoustre  - Zibeline

C’est le titre du film coréalisé par Emmanuel Marre et Julie Lecoustre, primé à la Semaine de la Critique Cannes-2021. Une formule un peu bravache, un peu provoc qu’incarne à sa façon l’héroïne, Cassandre. Cassandre est hôtesse de l’air junior chez Wing, une compagnie low coast, bien loin de la prestigieuse Emirates sur laquelle fantasment ses collègues. Rien d’enviable. Impeccables, maquillées, épilées, souriantes, moulées dans des tailleurs bleus rehaussés d’un foulard jaune, les hôtesses de Wing deviennent à bord des vendeuses soumises à des objectifs, des serveuses en butte à la malveillance ou aux angoisses des voyageurs, des femmes de ménage bousculées par la rotation des vols. Et quand elles prennent du galon, des évaluatrices, elles-mêmes évaluées, fliquent leurs subordonnées. Des esclaves d’un capitalisme ordinaire, logées dans des hôtels impersonnels, qui trainent leurs valises d’aéroport en aéroport, répètent les mêmes mots, les mêmes gestes, voyagent sans jamais avoir le temps de visiter le pays, nourrissent le catalogue Instagram en photographiant des paysages stéréotypés par les hublots. Tel qu’en lui même, notre monde point zéro, d’apparences et de vanité. Cassandre s’accommode de sa condition. Elle semble étrangère, détachée. Ne voit pas le temps passer. Rien à foutre. Contrairement à la fille de Priam, elle ne prédit rien. Elle ne se projette pas dans l’avenir – ni plan de carrière, ni attachement affectif. Ses amants sont de passage. Son pseudo Tinder est Carpe diem. Mais profite-t-elle du jour ? Elle vit dans un présent de parenthèses, entre deux vols, deux saouleries, deux pauses. Emmanuel Marre et Julie Lecoustre suivent sa trajectoire dans un milieu impitoyable, son basculement vers une humanité plus concernée, plus empathique. Quand Cassandre revient à la maison familiale, retrouvant sa sœur, son père, aimant et maladroit, elle n’est plus tout à fait la même, prête peut-être à faire le deuil de sa mère avec eux.

Le film lui aussi bascule. On passe de la lumière naturelle de Majorque à une Belgique pluvieuse, nocturne. De morceaux de ciel vaporeux à de petits bouts de ville, en plans de coupe. Métier hors sol de Cassandre. Métier ancré du père, agent immobilier. Les deux au fond vendant du rêve aux clients, jouant sur les apparences. Les masques de la comédie sociale peuvent enfin tomber dans l’intimité du foyer, autour d’un chagrin partagé.

Le premier volet du film, proche du documentaire -avec la participation de véritables membres du personnel navigant, laisse place au second, plus intimiste, peut-être un poil trop long et moins surprenant, mais jouant tout pareillement sur l’improvisation et le naturel.

Adèle Exarchopoulos dans le rôle de Cassandre sublime le film de bout en bout. Présente-Absente. Forte-Vulnérable. On se souviendra longtemps de la scène où on lui apprend à sourire aux passagers. Son beau visage saisi en gros plan change imperceptiblement au gré des émotions qui la traversent comme des nuages poussés par le vent. Une météorologie fluctuante.

ÉLISE PADOVANI
Février 2022

Rien à foutre, d’Emmanuel Marre et Julie Lecoustre, sort le 2 mars en salles (1h52)

Photo : Rien à foutre © Condor distribution