Vu par Zibeline

La grande exposition "On danse ?" du Mucem bouleverse le genre. Pour le meilleur ?

Révolutionnaire ou trop allusif ?

• 23 janvier 2019⇒20 mai 2019 •
La grande exposition

Le commissariat d’exposition est un art difficile. Est-il un art d’ailleurs, la question est aujourd’hui posée tant les choix des curateurs ont acquis d’importance. Pour Émilie Girard, conservatrice en chef au Mucem, et Amélie Couillaud, commissaire associée à l’exposition, il n’était pas question de simplement choisir des œuvres, de fabriquer un parcours, des assemblages, ou même de tenir un propos sur le thème des expositions. Elles ont voulu plonger le visiteur dans un dispositif immersif qui, comme une œuvre d’art, doit susciter des émotions. Une empathie, un bouleversement, un sentiment esthétique.

Elles se rattachent en cela à une évolution actuelle du commissariat d’exposition, en particulier dans les musées de civilisation, évolution passionnante : finis les accrochages pédagogiques où l’on passait son temps à lire des cartels, à stationner devant des savoirs livresques illustrés d’objets, dans des chronologies qui reconstituaient de fausses linéarités, ou des parcours thématiques aveugles à l’histoire.

Pourtant le visiteur d’une exposition vient encore chercher à comprendre, parfois à connaître, au moins à reconnaître. Or On danse ? propose un dispositif décevant par nature : la boucle vidéo dure 6 heures et à moins d’y passer la journée on en ressortira avec l’impression d’avoir raté une partie du propos. Suffit-il d’y renoncer ?

Renoncer à tout voir, même si c’est la constellation d’images qui construit le propos. Leur somme, qui pose la question de la nature de la danse, de l’endroit où elle commence. Qui constate qu’elle est partout, depuis toujours, et que le rapport au corps, au désir, s’invite dans les manifestations politiques, les rituels qui libèrent ou enferment, les interdits religieux, les désirs d’envol, les questionnements ontologiques.

Renoncer à choisir, aussi. Les extraits défilant, vous ne pouvez pas revoir, vous attarder, zapper, musarder. On danse ?, sous ses airs libertaires, fabrique des itinéraires à la fois parcellaires et contraints.

Frustration et lâcher prise

Pourtant, si l’on accepte d’abandonner la maîtrise, et de feuilleter l’ouvrage là où il en est, la mosaïque prend sens au gré des films. En s’attardant on entend de vieux Québécois dire comment les prêtres leur interdisaient de danser ; on voit des Indiens regarder Superman s’élancer ; des bouts de corps aussi, les mains d’Yvonne Rainer, de la chair, jusqu’à l’imagerie médicale qui entre dans l’essence du mouvement.

Qu’est-ce qui fait danse ? Les quelques chorégraphes marquants qui sont présents – Trisha Brown, Pina Bausch, Anne Teresa de Keersmaeker, Jérôme Bel, Sidi Larbi Cherkaoui…- sont de ceux qui travaillent sur cette idée même, et non sur la virtuosité du spectacle de danse. Virtuosité qui est gentiment raillée par l’incongruité d’un danseur classique pirouettant dans le métro, ou la perte de soi que vit la ballerine -superbe extrait de La Grande Sortie d’Alex Prager.

Mais l’essentiel de la boucle vidéo ne montre pas des spectacles, plutôt des danses indienne, africaine, juive, qui alternent avec le madison de Bande à part de Godard, des pièces sonores de Dominique Petitgand, un commentaire d’une scène de Grease, de l’aérobic, ou des rituels familiaux partagés.

Qu’est-ce qui fait danse ? nous demandent les images sans apporter de réponse. On se nourrit du flot, du flux, allongés dans l’espace confortable, changeant d’assise, de point de vue, de dimension, de support de projection, vivant dans nos corps l’expérience du mouvement… La scénographie de Cécile Degos, allusive et élégante mais surtout confortable, invite à toucher, caresser, s’allonger, chercher l’équilibre, observer les ombres et les transparences. Quelques objets sont là, choisis, magiques, l’éventail de plumes et la robe de Mistinguett, un plumeau qu’il faut tenir immobile (Forsythe)… Trop rares, comme sont trop rares les mots écrits, l’explication de ce qui nous est donné à voir, allusive au risque de la frustration.

À moins de profiter de la programmation événementielle associée, d’une grande richesse : de l’atelier de chauffe proposé par Boris Charmatz tous les week-end, des ateliers danse pendant les vacances pour les enfants, des spectacles, des visites guidées, des conférences, pour tous, où l’on pourra croiser Christophe Haleb, ou Olivier Dubois

Agnès Freschel
Janvier 2019

On danse ?
jusqu’au 20 mai
Mucem, Marseille
mucem.org

Photo : On Danse ?, Scénographie Cécile Degos Janvier 2019 © Francois Deladerriere Mucem


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