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Vu par Zibeline

"Les affaires d’État sont mes affaires de cœur", superbe portrait de femme sous la Révolution

Révolution française au féminin

Si Olympe de Gouge proposa une déclaration des droits des femmes en 1791, ces dernières ne participaient guère à la vie politique : exclues du vote, de l’éligibilité (il faudra attendre 1944 pour que le droit de vote des Françaises soit institutionnalisé et 1965 pour avoir la capacité d’ouvrir un compte en banque ou de travailler sans le consentement de leur époux). Aussi, le recueil de lettres édité par les éditions Belin sous le titre « Les affaires d’État sont mes affaires de cœur », présentées par Annie Duprat, spécialiste de l’histoire de la fabrication de l’opinion par les textes et les caricatures, nous offre un saisissant témoignage de la vie du « deuxième sexe » de la fin du XVIIème au début du XIXème siècle. On y découvre une « écrivassière engagée », Rosalie Ducrollay, épouse Jullien, grâce à un imposant corpus de lettres envoyées à sa famille et ses amis.

L’ouvrage orchestre ces missives en larges chapitres dont chacun s’ouvre par un aperçu général déterminant repères historiques et familiaux, afin de nous orienter dans la folle complexité des évènements vécus. À travers ces relations épistolaires, superbement écrites, perce la solide culture classique de cette femme passionnée. Émergent au cœur des phrases des citations, on croise Racine, « Comment en un plomb vil, l’or pur s’est-il changé ? » (Athalie acte III scène 7), La Fontaine, « Le serpent et la lime » ou encore « Les frelons et les mouches à miel » : « à l’œuvre on connaît l’artisan »… Rosalie suit les étapes de la Révolution, va autant qu’elle le peut à l’Assemblée Nationale, suit les débats, en narre la substance dans ses courriers, et offre de surcroit un panorama précis de la vie quotidienne. On connaît l’évolution du prix de la chandelle et l’on voit La Fayette parler « avec la hardiesse de Catilina », « la Commune [faire] des chefs-d’œuvre » et « les discours de Robespierre [ajouter] mille fleurons à sa couronne civique »… Les remuements politiques n’empêchent pas l’expression de sa tendresse ni de sa sollicitude pour les siens auxquels elle distribue des conseils avisés, souvent d’une rigueur bourgeoise surprenante sous la plume de celle qui se passionna tant pour la Révolution. Elle livre, plus tard, une foule de potins à propos de Bonaparte… On se laisse porter par la vivacité, les élans, les inquiétudes, les joies de cette femme des Lumières qui embrassait son fils, Marc-Antoine Jullien fils, « sous le bouclier de Minerve ».

MARYVONNE COLOMBANI
Janvier 2017

Les affaires d’État sont mes affaires de cœur / Lettres de Rosalie Jullien, une femme dans la Révolution 1775-1810 Présentées par Annie Duprat
Éditions Belin, 23€