Vu par Zibeline

Et même si je me perds…, Shiro Maeda explore les méandres de l'inconscient d'une jeune Japonaise

Rêve éveillé 

Et même si je me perds…, Shiro Maeda explore les méandres de l'inconscient d'une jeune Japonaise - Zibeline

En apparence, rien d’extraordinaire. Deux jeunes femmes se retrouvent dans un café tokyoïte, hésitent sur la commande à passer ; l’atmosphère est à l’échange de banalités. Chocolat chaud ou nouilles sautées ? Mais très vite, l’auteur metteur en scène japonais Shiro Maeda nous attrape et ne nous lâche plus la main. Où nous emmène-t-il ?

On a la sensation que le voyage est sans retour, tant les codes fonctionnent et offrent de nouvelles perspectives. Et même si je me perds entraîne dans les méandres de l’inconscient de Michiru. Dans un enchaînement de situations aussi fluides que totalement déstabilisantes, elle convoque ses parents, une sœur inexistante, un enfant pas encore conçu, deux amants perdus.

Le décalage est subtil entre la mise en scène, très sobre, le décor, concret, l’écriture, directe, et l’univers sans limites des pensées de Michiru. Comme dans un rêve, où tout semble normal, même si les interlocuteurs sont morts depuis longtemps, ou ne sont pas ceux qu’ils paraissent être, même si les lieux ressemblent à autre chose que ce qui est indiqué, et si le temps ne passe pas à la même vitesse que la veille. Michiru est insatisfaite, elle peine à s’émanciper de l’emprise parentale, ses amours sont déjà lointaines, son enfant lui reproche de pas lui donner la certitude d’exister un jour.

Les concepts psychanalytiques sont revendiqués : le trou dans la dent, qui se mue en vide existentiel puis en voie pour un accouchement impossible, la mère géante qui dit à sa fille qu’elle a rapetissé, le père qui sort du ventre de la mère, Michiru qui pénètre dans sa propre béance pour découvrir un nouvel appartement à investir… La succession des événements est admirablement rendue, les transitions provoquent un sentiment de naturel tronqué extrêmement riche et jubilatoire.

Le ton est léger, l’absurde l’emporte largement sur le spleen. On aime à retrouver l’univers d’un Murakami ou du Quartier Lointain de Jiro Taniguchi. Où les songes ont la force du réel : on les écoute et ils ont le droit d’exister. Le temps est distendu, les pensées sans retenue. Sentiment de flottement réflexif.

L’amant a un « OFF » inscrit sur le torse. Depuis toujours il craint que quelqu’un appuie sur son téton et l’éteigne. Le tue. Jusqu’à ce que, désespéré, il menace Michiru de le faire lui-même. Le dramaturge est sur le fil, entre rêve et cauchemar, dans une réalité qui éclabousse le feutré du quotidien.

ANNA ZISMAN
Décembre 2016

Et même si je me perds… a été présenté au Théâtre de Nîmes les 16 et 17 novembre

Photo : © Gotanndadan


Théâtre Bernadette Lafont
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