Et tout sera pardonné ?, dernier volet de la trilogie "Des territoires" de Baptiste Amann

Retour au paysVu par Zibeline

Et tout sera pardonné ?, dernier volet de la trilogie

Baptiste Amann a créé le troisième volet de sa trilogie Des territoires. Et tout sera pardonné ? Une vraie question qui reste posée.

Depuis 2013 on suit l’histoire de cette fratrie dans son pavillon de banlieue perdu au milieu de cités en feu. Une sœur et trois frères, dont un Algérien adopté. Leurs relations, tendues et passionnelles, sont emblématiques des conflits qui nous traversent, irrésolus. Handicap, sacrifice, pouvoir, argent, tendresse, tout cela parcourt la trilogie qui repose sur une unité de temps : le lendemain de la mort de leurs parents, en  pleine émeute de leur banlieue, la fratrie se retrouve confrontée à l’histoire révolutionnaire : l’universalisme de la Révolution française, le surgissement du peuple de la Commune, la décolonisation de la guerre d’Algérie, agissent comme les arrière-fonds non-dits de nos émeutes actuelles, modelant celles-ci dans une inconscience répétée.
L’analyse politique de Baptiste Amann est imparable, inattendue, pertinente. Le troisième volet, Et tout sera pardonné ?, commence dans un studio d’enregistrement radiophonique, où un réalisateur d’origine algérienne revendique le droit à l’écriture subjective, à la vérité particulière du point de vue artistique. Il ne s’agit pas de faire œuvre historique ou militante, mais politique et dramatique. Toucher au sensible, par la confrontation et le dialogisme.
Pour cela Baptiste Amann dispose de beaucoup plus de moyens qu’au début de ses Territoires. Quatre acteurs autour d’une table en formica, à Théâtre Ouvert à Paris, ont soulevé l’enthousiasme, suscité un enregistrement sur France Culture, une reprise, une tournée. Le deuxième volet, programmé par les plus prestigieux festivals français, bénéficiait d’une scénographie plus coûteuse, tout comme le dernier : espace structuré, machiné, même si le metteur en scène s’amuse à un changement à vue de bric et de broc.

Esthétique d’abord
Le plateau d’acteurs est aussi notablement augmenté : Baptiste Amann, dorénavant artiste associé au ZEF qui a coproduit ce troisième volet, a davantage de moyens, mais n’oublie rien. Les quatre acteurs du début sont là, rôles principaux, sans tête d’affiche, rencontrés au cours de ses études à l’Erac, et tous excellents, comme une équipe peut l’être quand elle avance ensemble. Vers ce qui pourrait être une révélation.
Esthétique d’abord : ces acteurs jouent à fond, avec tout leur corps, leur ironie, leurs accès de colère et de douleur qui frisent l’hystérie souvent, assumée. L’écriture est caractérisée par l’interpénétration de la fiction, l’histoire de la fratrie, et du réel, le procès de Djamila Bouhired, membre du FLN accusée d’avoir perpétré l’attentat du Milk bar, défendue par Jacques Vergès. Le lien entre les deux est moins brutal et surprenant que dans les premiers volets, relié par l’artifice d’un tournage qui se passerait dans l’hôpital où un des frères meurt… mais la ficelle n’est qu’un prétexte. Ce dont il est question, c’est du travail de cette histoire dans notre présent.

Histoire algérienne
Celui des émeutes, liste égrenée par Moussa, consécutives à la mort d’un jeune racisé tué par la police. Impressionnante. Celui d’un territoire précisé, banlieue qui prend dorénavant le nom d’Avignon et renoue avec la ville natale de l’auteur. Ville dont les personnages connaissent par cœur les recoins périphériques, mais pas le Palais.
Celui, enfin, d’un récit manquant. 20 millions de Français sont aujourd’hui, enfants d’Algériens, de Pieds Noirs, de Harkis, concernés par l’histoire algérienne, depuis 1962, depuis avant. On ne sait toujours pas combien il y a eu de morts à Sétif, combien de supplétifs ont été retenus à Rivesaltes, et les douleurs de l’exil des Pieds-Noirs restent, à gauche, politiquement inexprimées.
Et tout sera pardonné ? met en scène la violence meurtrière des émeutes, la répression, en parallèle avec la torture en Algérie, le non-dit sur le sort des Harkis -évoqué puis lourdement tu par un des personnages-, l’impossibilité pour le FLN, après la Bataille d’Alger, de reprendre une vie normale. Les traumatismes de cette histoire sont mis en scène, enfin dialectique, en évitant le double écueil du didactisme et de l’objectivité.

AGNÈS FRESCHEL
Décembre 2019

Des territoires, Et tout sera pardonné ? a été créé au ZEF, scène nationale de Marseille, les 14 et 15 novembre et joué à La Garance, scène nationale de Cavaillon, le 19 novembre

Photo Des Territoires. Et tout sera pardonné ? ©Sonia Barcet

La Garance
Scène nationale de Cavaillon
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