Vu par Zibeline

Danser par intermittence au Festival de Marseille

Résister en jouant

• 17 juin 2014⇒18 juin 2014 •
Danser par intermittence au Festival de Marseille - Zibeline

Les 17 et 18 juin, Marseille Objectif Danse programmait une pièce d’Ivana Müller. Positions consiste en un échange de pancartes représentant les valeurs de notre société marchande. C’est drôle et dérisoire, impertinent quand les possessions, qui se réduisent à un biscuit au fond de la poche et la nationalité française, s’échangent contre deux amis ou un petit bateau… Le 17 juin la compagnie annula. Le 18 juin le spectacle fut joué, puis interrompu au bout de 40 mins pour discuter avec les spectateurs de la grève, du régime de l’intermittence, des chiffres. Un débat animé et chaleureux, qui prolongeait bien ce spectacle tronqué, déjà politique.

Au Festival de Marseille l’affrontement fut dur. Parce que cette édition se voulait résistante, et qu’empêcher des danseurs Palestiniens venus pour la première fois en Europe, ou le spectacle de Kentridge si politique sur Ubu après l’Apartheid, n’est pas forcément la meilleure voie de résistance. Mais aussi parce que le mouvement s’est durci, entre des grévistes qui se voyaient remplacer dans leurs tâches par des non grévistes, qui affirmaient pourtant leur solidarité avec leur cause…

Un mot de ce qui a eu lieu ? Vertigo confirme la vigueur d’une danse israélienne… vigoureuse. Très belle par moments, portée par des danseurs sublimes, la pièce de Noa Wertheim faite de moments successifs, tout en noir et blanc et en sensualité musclée, paraissait parfois un peu vaine, dans ce contexte.

Le programme proposé par le Nederlands Dans Theater avait, par sa perfection sensible, une autre capacité de résistance : celle qui émeut et qui, par les vertus de l’art, peut marquer les esprits. Si Postscript, de Sol León et Paul Lightfoot sur deux musiques de Phil Glass reste un peu maniériste malgré d’indéniables qualités de composition, Gods and Dogs de Jiří Kylián tiraille magnifiquement les corps entre l’ange et la bête, rapprochant et confondant les extrêmes en un mouvement constant. Quant à la création d’Alexander Ekman sur les élans trafiqués de Haydn, c’est jeune, bouillonnant, parfait, plein de force, d’ironie et d’inventivité, fabriquant dans la fougue de ces 16 danseurs lancés avec une énergie folle des images réellement inédites de corps prisonniers dans des espaces clos et libres pourtant de leurs gestes.

Un autre programme a eu lieu, sans perturbation : celui du BNM. Il faut dire que les danseurs et la plupart des techniciens y sont salariés, et non précaires. La soirée de créations fut exceptionnelle. Le soliste japonais, Yasuyuki Endo, et son complice au tambour japonais Léonard Eto, ont imaginé des pliés et déhanchés époustouflants pour une aventure des origines dans une lumière qui sculpte les corps. Puis Richard Siegal a sublimé les performances des danseurs dans les déplacements géométriques de Metric dozen. Vêtus de costumes unisexe noir et métal, dix danseurs ont fait vibrer les corps et éclater l’espace. Et nourri les esprits ?

AGNÈS FRESCHEL et CHRIS BOURGUE
Juillet 2014

Lire ici notre article sur le conflit des intermittents.

Photo : Positions,-Ivana-Müller-c-Nyima-Leray