Le festival les Musiques du GMEM s’éclate entre Aperghis et Dusapin

Répertoire et création contemporains

Le festival les Musiques du GMEM s’éclate entre Aperghis et Dusapin - Zibeline

Ça redonde et bégaie le 3 mai à La Criée, s’accumule et récite… musique des mots, chant schizo, gymnastique des tocs et des maux de mémoire… chez Georges Aperghis, ce compositeur qui explore depuis quarante ans l’univers singulier du «théâtre musical» ! Inspirée du quotidien, sa langue, poétique, absurde et drôle, a trouvé son clown blond, burlesque, au visage angélique : Donnatienne Michel-Dansac. Depuis près de dix ans, elle jongle entre Tourbillons et Calmes plats (1989-92) et des textes, fragments en inserts, d’Olivier Cadiot. Au prix d’un travail scénique colossal, d’une précision métronomique, une heure durant, l’artiste joue de décalages, cassures de rythmes et de la voix, des intentions, alors que son visage projeté sur écrans en jardin et cour, guide le spectateur dans un jeu subtil de champ-contrechamps, chant-contre-chants, au croisement des arts. Brava !

Un couple d’heures plus tard, alors que sur les quais du port Flammes et Flots bat son plein, l’Ensemble C Barré (dir. Sébastien Boin) livre un programme qu’on considère aujourd’hui comme classique. Pourtant, le geste créateur de Ligeti dans son Concerto pour violoncelle (1966) conserve toute sa force d’antan : un continuum sonore qui dévoile toute une palette de textures, jusqu’au silence (certes, brouillé par les flonflons de la fête extérieure) et sa cadence fantomatique (Alexis Descharmes). Xenakis aussi, et son architecture chaotique, stridente et mécanique, déshumanisée (Thalleïn, 1984), ou le masque pointilliste de Donatoni (Flag, 1987), gravitent autour d’opus de Pascal Dusapin Ces derniers mettent en jeu la voix (Françoise Kubler) dans un folklore dépouillé d’accroches géographique et temporelle (Ask, 1987), l’exclamation douloureuse (Ô Berio, 2006) ou la relation dantesque au Créateur (Comoedia, 1992). Une complexité où chacun peut trouver son chemin, suivre une voie énigmatique… au demeurant stimulante !

L’héritage allemand

O Mensch est le fruit de la rencontre entre Pascal Dusapin et l’œuvre de Nietzsche. Créé le 30 avril à la Criée en 27 moments, dont 4 Interludes au piano. Nietzsche ne résume t-il pas tout l’héritage romantique germanique ? Dusapin aime ce vague, sa lumière douce, l’homme qui erre dans le brouillard, le dépouillement, le voyageur… Ces mille peintures défilent à travers O Mensch, un «opéra» pour baryton et piano appuyé par des vidéos, des jeux de lumières, des ajouts de musique concrète. Les textes proviennent de poésies de jeunesse puis d’aphorismes, et construisent un parcours, qui part du rejet de Wagner à travers le Prélude de Tristan, que Dusapin se plaît à rendre besogneux sous les doigts magiques de Vanessa Wagner ; car Nietzsche fut si déçu par Wagner tombant aux pieds de la croix (Parsifal 1883) ! Ayant découvert le Sud, Naples, l’Italie, Nietzsche souhaite une mutation du goût et Carmen le fascine. Mais comment se libérer de Wagner ? Georg Nigl représente cette puissance dans la lutte, incarnant la musique inclassable, expressive, lente ou vivace, tonale, atonale, méta tonale, habitée d’images de films expressionnistes (Fritz Lang, Murnau). Les accords lents sont entrecoupés de longues plages de silences d’une troublante lenteur : C’est la guerre qui grandit. Le baryton-acteur, impressionnant, exploite tous les registres de sa voix si souple, de la basse profonde au contre ténor, voix de tête pour les passages plus exaltés, légers ou philosophiques. En contorsions inspirées de photographies anciennes, il est tour à tour clown, acrobate, funambule, penseur. Il s’éveille au désir, convoque une soif de méchanceté. Puis bondit comme l’oiseau sur les toits : le piano devient joueur, modal. Jusqu’à ce qu’un aigle convoque la nuit, lento, voix de tête, le vent en fond.

Dieu est mort, mais cette musique contemporaine est bien vivante.

JACQUES FRESCHEL et YVES BERGÉ
Mai 2013

Voir également Siwa ( https://www.journalzibeline.fr//critique/persistance-de-la-lumiere/)  et Venue d’ailleurs ( https://www.journalzibeline.fr//critique/ecoutez-sans-voir/ )

Crédits photos :

Donatienne Michel-Dansac (c) Mikael Libert

O Mensch (c) Marthe Lemelle

 

La Criée
30 Quai Rive Neuve
13007 Marseille
04 91 54 70 54
http://www.theatre-lacriee.com/