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Retour sur le XVIIIe Festival russe qui s'est tenu du 12 au 24 mars au Toursky

Remontée dans le temps russe

Retour sur le XVIIIe Festival russe qui s'est tenu du 12 au 24 mars au Toursky - Zibeline

Le XVIIIe Festival russe au Toursky s’est décliné comme chaque année sur plusieurs modes, cinéma, théâtre, musique, arts plastiques, et par-dessus tout cela, une convivialité tangible lors des présentations de spectacles, avec les invités, cinéastes, représentants officiels, ou les cabarets russes qui succèdent à chaque spectacle. Le Festival a permis également d’inaugurer la nouvelle salle Léo Ferré, enfin construite après 20 ans de démêlés, qui permet d’accueillir expos, cabarets, petites formes, et à l’avenir de nombreux concerts de toutes les musiques. Un moyen pour le Toursky de satisfaire son public, et d’en attirer un autre !

Loin des clichés
Paradoxalement, l’exposition de photographies, Russie d’aujourd’hui, proposée par l’Alliance Franco-Russe de Marseille dans cet espace, propose une vision éloignée des clichés sur la Russie. La jeune fille assise sur un banc lors d’une fête populaire est en vêtements légers et banals, l’église orthodoxe avec ses clochetons est à l’ombre d’une barre d’immeuble… Les photographes instaurent, par leurs choix, une distance entre les représentations stéréotypées du pays, et ce quotidien dénué d’apprêts qu’ils offrent aux regards.
La programmation cinématographique est plus tragique. Le Retour (2003) d’Andreï Zviaguintsev s’attache à une histoire avec étapes initiatiques : voyage en barque pour atteindre une île déserte, ascension de tours (plongeoirs ou observatoires), tentation du vide. Deux enfants (14 et 12 ans) doivent accompagner pour une partie de pêche un père qu’ils n’ont pas vu depuis 11 ans. Ce dernier, peu loquace, bourru, est perçu comme un héros par l’aîné, un être injuste par le cadet. Photographies sépia, cadrages de tableaux, jeu entre plans fixes et travellings, couleurs fondues, situent l’œuvre entre réalisme et rêve. Les gestes semblent relever de l’ordre du symbolique, dans le cadre dépouillé où les éléments sont eux aussi acteurs du drame.
Comptant 64 millions de spectateurs dès sa première année, L’été froid de l’année 53 (1988) d’Aleksandr Prochkine est déjà un classique. Il évoque un sujet encore censuré à l’époque, et c’est sur un tout autre scénario que son financement avait été accepté par l’Union soviétique finissante. Le tournage en Carélie connaît des journées denses d’improvisation, de modifications journalières, pour déboucher sur une œuvre qui parle de l’année 53. Année durant laquelle Béria, main droite de Staline et artisan des grandes purges, souhaitant alors lui succéder, fait libérer un million de détenus de droit commun, qui étaient bien mieux traités que les prisonniers politiques. Ils vont répandre une vague de terreur dans tout le bloc soviétique, et terroriser le petit village du film. Les paysans seront défendus par les deux prisonniers politiques assignés à résidence.
Bouleversant, le film émeut le public, nombreux, et ceux qui ont vécu cette période -le Festival Russe les réunit chaque année- l’évoquent avec des larmes dans la voix. Le réalisateur reprend leurs témoignages : «Le pouvoir de cette époque était criminel en lui-même, d’où une certaine compréhension avec les bandits.» Quant à la peur… «Elle était l’instrument de pouvoir par excellence, il n’y avait pas de vie normale au XXe  siècle. C’était l’époque des loups, avec la destruction méthodique des personnes les plus brillantes… La peur déforme les gens. Tous les personnages du film sont malheureux à leur façon

Retour en Russie
Les compositeurs russes, et soviétiques, sont présents chaque saison dans un concert classique de haute tenue. Le public musical, toujours nombreux dans ce quartier pourtant nord, a été particulièrement gâté cette année, avec la venue d’un très grand interprète. Le pianiste Ludmil Angelov n’a pas en France la notoriété qu’il mérite. C’est un immense technicien doublé d’un musicien sensible, profondément original.
Il proposait un voyage à travers des opus à la lumière glacée signés Scriabine ou une série de Préludes de Rachmaninov. On a cheminé, en sa compagnie, le long de routes balayées par un souffle d’une grande puissance virtuose. Sa propre transcription, quasi-inhumaine, de L’Oiseau de feu de Stravinsky fut impressionnante, autant par le fracas percussif de l’infernale danse de Kastchei, que par le chant grave et berceur figurant le basson, volatile originel à l’orchestre. Les bis furent un couronnement : on n’avait pas entendu, depuis longtemps, le Prélude en do dièse mineur (posthume) de Chopin, joué avec autant de liberté suspensive, de nuances et d’émotion… L’âme russe ?

Enfin, le Théâtre National de la Jeunesse sur la Fontanka de Saint-Pétersbourg présentait une pièce du père du théâtre russe, Alexandre Ostrovski, Les méandres de l’amour. Triangle amoureux, passion, cynisme, cas de conscience… Elena aime un aristocrate pauvre et se marie avec un riche marchand amoureux à la folie. Entre la sincérité de l’un, les fourberies de l’autre, la belle devra choisir… Dans cette pièce sans génie, marivaudage tardif, le thème est vieilli, la façon, souvent désuète. Mais le talent des acteurs réussit à transporter tout cela, jouant avec humour des lourdeurs et des images convenues.
Peu de théâtre donc cette année ! Mais en novembre prochain, à l’occasion du jumelage entre Marseille et Saint-Pétersbourg, se tiendra le XIXe Festival russe avec quatre pièces au programme…

MARYVONNE COLOMBANI et JACQUES FRESCHEL

Avril 2013

Le Festival russe s’est déroulé du 12 au 24 mars au théâtre Toursky, Marseille


Théâtre Toursky
16 Promenade Léo Ferré
13003 Marseille
04 91 02 58 35
http://www.toursky.fr/