Abderrahim Bouzelmate à la La librairie Transit : "nous vivons aujourd’hui une «crise de la nuance» très inquiétante"

Regarder au-delà

• 4 février 2016 •
Abderrahim Bouzelmate à la La librairie Transit :

Abderrahim Bouzelmate a d’abord été lecteur et client de la librairie du boulevard de la Libération (Marseille). Aujourd’hui il vient y présenter ses ouvrages. Et qu’importe que l’auditoire soit peu nombreux en cette soirée frisquette de début février. Le jeune auteur n’en a cure. En conférence, devant ses classes ou dans une librairie presque déserte, c’est pareil. Il est habité. Par sa foi, par ses convictions, par sa volonté de les communiquer, de les faire partager.

Invité à évoquer son « cheminement » (le mot lui plaît), le jeune professeur de français -il enseigne à Frais Vallon- rappelle sa jeunesse d’enfant des cités : il a fait partie de ceux à qui la conseillère d’orientation ne proposait qu’un CAP, quels que soient leurs résultats (les siens étaient bons) ; la plupart de ses amis d’enfance n’ont pas suivi son cursus (eux seraient plutôt passés par la case délinquance ou chômage). Pourtant il a trouvé le moyen de « casser la barrière pour s’ouvrir au monde ». Grâce à la spiritualité musulmane et à la lecture, dit-il. Il navigue avec aisance de Montaigne à Maïmonide, d’Averroès à Hugo ou à Nietzsche, des grands penseurs du passé, toutes époques et religions confondues, aux problématiques actuelles. Il les cite comme des compagnons qui éclairent sa vie ; car seule la connaissance du passé permet de comprendre le présent.

Or, selon lui, nous vivons aujourd’hui « une crise de la nuance » très inquiétante. C’est à cette crispation identitaire (et sectaire), réfractaire au dialogue, qu’il cherche à remédier. Par son travail d’enseignant dans les quartiers Nord. Par ses livres également, qu’ils soient de fiction ou d’idées. Ainsi les dix-huit textes de Dernières nouvelles de notre monde offrent-ils une vision panoramique de la société dans laquelle l’écrivain vit, avec en toile de fond la mort, mais l’espoir aussi. Qui subsiste, comme doivent subsister les valeurs positives qu’il entend réhabiliter : sensibilité, amour, ouverture à l’autre (il n’aime pas trop le mot « tolérance »)… C’est ce qu’il exprime au fil de ses autres ouvrages. Apprendre à douter avec Montaigne, Al-Andalus, De l’homme à Dieu, tous rédigés dans une langue accessible et qui ont en commun la volonté de saisir un état d’esprit, de s’éloigner de tout dogmatisme (terreau du fanatisme), de faire dialoguer les cultures ; comme cela a été le cas dans l’Andalousie des X-XIIe siècles.

On se demandait comment Abderrahim Bouzelmate arrivait à concilier son métier de prof et toutes ces publications (en à peine trois ans). Après plus d’une heure d’intervention, on ne se pose plus la question. Son enthousiasme (au sens premier) le porte. Et sa parole est de celles qu’on aimerait entendre plus souvent par les temps qui courent.

FRED ROBERT
Février 2016

Abderrahim Bouzelmate était invité à la librairie Transit (Marseille) le 4 février pour évoquer ses ouvrages : Dernières nouvelles de notre monde (Varly éditions, 23 euros), Al-Andalus, histoire essentielle de l’Espagne musulmane (éd. Albouraq, coll. Je veux comprendre, 7 euros), De l’homme à Dieu (avec Sofiane Meziani, éd. Albouraq, 10 euros)

Photo : Abderrahim Bouzelmate © Alain Castan