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Vu par Zibeline

Soirée au Vidéodrome 2, autour d’une littérature et d’un cinéma de la colère

Refuser d’en être

• 9 novembre 2018 •
Soirée au Vidéodrome 2, autour d’une littérature et d’un cinéma de la colère - Zibeline

Depuis quatre ans le Vidéodrome 2 offre une programmation quotidienne, élaborée soit par les acteurs du lieu soit par des partenaires qui y proposent des films, des festivals…C’est dans cet espace convivial que les frères Florian et Yves Torrès ont choisi de fêter le lancement de leur toute jeune maison Les éditions du Typhon. Leur premier ouvrage édité est Hurry on down de John Wain (rien à voir avec l’acteur !), un roman publié en 1953 et jusqu’alors jamais traduit en français*. Ce romancier, classique outre-manche mais assez peu connu en France, fait partie du mouvement des Angry Young Men (les jeunes hommes en colère), tout comme Alan Sillitoe, l’auteur du célèbre Saturday Night and Sunday Morning, paru en 1958. Les deux jeunes éditeurs ont eu la bonne idée de convier le public à la projection du film éponyme, réalisé par Karel Reisz en 1960 sur un scénario de Sillitoe himself, avec en vedette –et dans son premier rôle- Albert Finney.

Working class hero

Saturday Night and Sunday Morning est un des films manifestes du Free Cinema anglais, une sorte d’équivalent, en plus politiquement engagé, de la Nouvelle Vague française des années soixante. Ouvrier tourneur dans une usine de Nottingham, Arthur Seaton oublie son travail abrutissant quand arrive le week-end. Beuveries, conquêtes féminines et parties de pêche, voilà comment il essaie de pallier la monotonie et l’absurdité de l’existence. Le film met donc en scène un « jeune homme en colère », qui n’a aucune envie de suivre la voie tracée d’une vie de prolétaire dans l’Angleterre encore corsetée des années d’après-guerre. Impulsif, facétieux et rebelle, Arthur n’en fait qu’à sa tête, même si sa révolte reste très individuelle (et sans doute éphémère). Albert Finney, avec ses faux airs de Marlon Brando, ses sourires ravageurs et sa gouaille, crève l’écran. Le film dépeint avec un grand réalisme l’univers de la classe populaire anglaise des années cinquante : les petites maisons ouvrières (où l’intimité n’existe guère), l’usine qui écrase le paysage et noie tout dans ses épaisses fumées, la campagne qui cède peu à peu la place aux lotissements, les pubs, les fêtes foraines… Un monde où les femmes sont encore très soumises et dont il est bien difficile de s’extraire pour tenter de vivre sa vie.

Vivre ses vies

C’est également ce que cherche à faire le héros (ou peut-être faudrait-il écrire l’anti-héros ?) de Hurry on down. Charles Lumley, diplômé de l’université, aurait tout pour s’installer dans une bonne petite existence middle class, bien régulière, bien rangée. Sauf qu’il refuse d’« en être », d’« arriver » comme certains de ses condisciples. Le roman de John Wain relate donc, c’est d’ailleurs le sous-titre du livre, « les vies de Charles Lumley » ; une tentative pour sortir des rails et de son milieu, qu’il qualifie de « masse lourde et pâteuse », de « bourgeoisie usée et croulante ». Charles sera tour à tour laveur de carreaux, chauffeur de maître, convoyeur de voitures, aide-soignant… L’intrigue s’apparente à celle d’un roman picaresque, comme le souligne l’éditeur dans sa note liminaire. Mais un roman picaresque « cabossé par l’époque », sans cesse menacé par la faim, le froid, le manque. Pas de regrets pourtant : Charles se sent enfin vivant dans cette existence précaire mais toujours active, en mouvement. Le récit, vif, souvent drôle, raconte en fin de compte la naissance d’une véritable philosophie de la vie, à mille lieues des conventions petites bourgeoises.

C’est donc une excellente initiative qu’ont eue les frères Torrès en nous faisant (re)découvrir des œuvres et un mouvement culturel importants. Car ces jeunes hommes en colère ne peuvent manquer de parler à la jeunesse contemporaine, confrontée elle aussi à la précarité et à l’absence de perspectives.

Les éditions du Typhon comptent bien continuer sur cette lancée : leur prochain titre, à paraître début 2019, est Billy le menteur de Keith Waterhouse. Bestseller en Angleterre, adapté au théâtre et au cinéma, ce roman dresse lui aussi le portrait d’un jeune homme peu conventionnel dans l’Angleterre des sixties… Une aventure à suivre donc.

FRED ROBERT
Novembre 2018

Photo: soirée de lancement des éditions du Typhon-c- F.Robert

La soirée de lancement des éditions du Typhon s’est déroulée le 9 novembre au Vidéodrome 2, Marseille.

leseditionsdutyphon.com

*Hurry on down (les vies de Charles Lumley) John Wain

éditions du Typhon, 18,90 €


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