Jean-Michel Othoniel décuple le désir avec ses Géométries amoureuses à Sète et Montpellier

Raz de marée d’amourVu par Zibeline

• 10 juin 2017⇒24 septembre 2017 •
Jean-Michel Othoniel décuple le désir avec ses Géométries amoureuses à Sète et Montpellier - Zibeline

A Sète et à Montpellier, Othoniel offre une magnifique leçon de Géométries Amoureuses.

« Regardez, ça tourne ! » Il attrape la queue de la volute, lui imprime un mouvement ferme, et le lent tourbillon prend son envol. Tout le monde en rêvait, sans oser le faire. C’est souvent l’effet provoqué par la sculpture : on a envie de toucher. Mais l’exposition de Jean-Michel Othoniel décuple le désir. Une attirance réellement physique s’installe à travers les pièces monumentales qui peuplent les salles du Crac de Sète. L’artiste propose un ensemble d’œuvres qui happent. Elles sont toutes créées pour le lieu, exceptée une, The Gigantic Necklace (2012), collier de verre de 8 mètres suspendu entre les deux niveaux (« mais il s’intégrait si bien ici »). Les Tornado, sculptures mobiles suspendues, enfilades de perles en aluminium ou en verre miroité, sont gigantesques, graves dans leurs dégradés de gris ou de violine. Leur tournoiement est lent, elles se croisent miraculeusement sans se heurter, elles occupent l’espace sans exclure le visiteur, l’invitent au contraire à se mêler à cette danse des éléments, à se laisser entrainer dans le tourbillon. Au milieu de ses créatures, Othoniel explique qu’entre sa première exposition à Sète en 1988, déjà invité par Noëlle Tissier1, et son retour aujourd’hui, il a vécu 30 ans d’une tornade créatrice qu’il aime à voir s’expanser, mais dont il craint toujours d’être éjecté. Étrange sensation qu’il décrit comme l’angoisse d’être expulsé de son propre travail. « Je lutte pour rester dans l’œil du cyclone. » Maître de la matière, mais humble face aux ressorts de l’inspiration et des nécessités intimes qui guident la création.

Tombé dans le verre

Ce retour à Sète est célébré à travers une création colossale, The Big Wave. Dès l’entrée du centre d’art, elle submerge littéralement. Dix-mille briques de verre soufflé noir s’élèvent à 6 mètres de haut. Une vague arrêtée. Fragile, prête à se rompre, eau solide qui menace malgré le coup de baguette magique de l’artiste qui l’a figée avant la cassure. Ici aussi, on peut s’imbriquer dans la sculpture, se nicher dans le creux de la vague, s’y réfugier plutôt que de fuir devant cette puissance fascinante, effrayante. Les symboles affluent, tsunami, réchauffement climatique, noyade des réfugiés, aventure aussi, oui, plaisir évidemment, oui aussi ; car Othoniel est un artiste qui manie les contradictions dans ce qu’elles reflètent du souffle de la vie.

Il aime à raconter les histoires de ses pièces. D’où viennent les matériaux, qui les ont façonnés, comment il a fallu convaincre (il dit « séduire ») les verriers de Murano, d’Inde et d’ailleurs à tenter une aventure artistique. Il est « tombé dans le verre » en cherchant du soufre, autre matière de prédilection, dans les iles éoliennes italiennes. C’est à Lipari qu’il découvre l’obsidienne, née des volcans, basalte vitrifié. A Sète, une impressionnante série présente six autoportraits, tous nommés Invisibility Face, morceaux d’obsidienne taillée. On s’y reflète, on s’y plonge, on le rencontre dans ces blocs hiératiques qui en disent bien plus long que le trait d’un sourcil ou le pli d’une bouche.

Merveilleux

L’histoire des objets continue dans l’exposition présentée à Montpellier. Organisée autour d’un lumineux chemin scintillant de 17 mètres de briques bleues, lien avec la vague noire, on découvre les pièces que l’artiste a choisi de garder dans sa collection personnelle. Et l’histoire se mue en conte. Le merveilleux s’invite à la chapelle Sainte-Anne. Othoniel aime entretenir la relation entre sacré et profane. Ses nombreux fruits défendus, Sabots de Vénus en verre coloré de Murano passent les frontières : offrandes sulfureuses, sexes creux mais pleins de sève, calices d’un liquide sinon béni, du moins magique. Nombreux colliers ici aussi, dont les emblématiques Collier Cicatrice créé pour l’Europride (1997) et le Collier Seins (1997), chapelet de globes de verre laiteux troublants de suggestivité.

Dans les deux lieux, la générosité de l’artiste irradie. Il transmet son amour de l’amour, du corps, de la nature, s’approprie les codes du conte en magnifiant les échelles, les couleurs, les reflets, les équilibres, dans un récit personnel qui revendique la beauté comme arme.

ANNA ZISMAN
Août 2017

Géométries amoureuses, Jean-Michel Othoniel

jusqu’au 24 septembre
Centre régional d’art contemporain, Sète
04 67 74 94 37 crac.languedocroussillon.fr

Carré Sainte-Anne – Espace d’art contemporain, Montpellier
04 67 60 82 11 montpellier.fr

1 Noëlle Tissier, commissaire de l’exposition, clôture 20 ans de programmation à la tête du Crac avec un cycle de monographies à rebours intitulé « Les premiers seront les derniers » (Yan Pei-Ming et Johan Creten, et, pour finir, Othoniel) invités en 1988 pour l’ouverture de la Villa Saint Clair à Sète.

Photo : Exposition Géométries amoureuses – CRAC Occitanie à Sète – Jean-Michel Othoniel, The Big Wave, 2017. Briques de verre indiennes, métal. Dimensions variables, Courtesy Galerie Perrotin, photographie Marc Domage ©