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13e édition du Festival international des musiques d’écran à Toulon

Raide dingue

13e édition du Festival international des musiques d’écran à Toulon - Zibeline

Pour sa 13e édition, le Festival international des musiques d’écran proposait cette année une thématique intitulée « Fou Fou ». Comme à l’accoutumée, créations et reprises venaient ponctuer la diffusion de pépites et « inédits » du 7e art, pour le plus grand bonheur d’un public croissant d’aficionados à en juger par une fréquentation visiblement en hausse.

Pour l’ouverture, une création musicale originale fondée sur la fusion entre les 5 voix de l’ensemble Les Voix Animées et l’électronique du designer sonore Christophe Demarthe accompagnait les images obsédantes de La passion de Jeanne D’Arc (1928) du danois Carl Theodor Dreyer. La mise en scène monacale des chanteurs, dont l’univers vocal piochait judicieusement dans la littérature franco-flamande du XVe siècle en donnant à écouter des extraits de Josquin, Ockeghem, Dufay et Lantins, offrait un contrepoint pertinent à la beauté froide et minérale des images dans leur aspect obsessionnel et extatique, à la limite de l’expressionnisme. Dans ce film aux cent visages, c’est surtout la beauté de son interprète principale Renée Falconetti, mise à nu par la photographie, qui était rehaussée par les harmonies modales de ce moyen-âge tardif préfigurant la Renaissance, où l’électronique venait tantôt rehausser, tantôt perturber cette subtile alchimie avec une amplification savamment dosée. Le lendemain c’était au tour du DJ et producteur Joakim de faire décoller les spectateurs sur les images de La chute de la maison Usher (1928) de Jean Epstein. Cet autre chef-d’œuvre du 7e art est depuis longtemps élevé au rang de film mythique par l’influence qu’il a eu sur les générations ultérieures de cinéastes et par la haute technicité de son langage cinématographique où surimpressions, transparences, travellings et ralentis œuvrent au mystère pictural. Improvisée et donc éphémère, la proposition de musicien avait un aspect joyeusement 60’s par l’utilisation du synthétiseur modulaire aux sonorités acidulées et très psychédéliques, caractéristiques de l’époque. Nulle distorsion harmonique ne venait ici troubler une bande-son qui plongeait l’auditeur dans une sorte d’hypnose méditative grâce aux boucles minimalistes qui s’enchaînaient sans discontinuer, étirant le film dans une temporalité infinie. Pour son cinquième ciné-concert, le Fimé programmait une perle de l’histoire cinématographique considérée comme un joyau à part entière, rares étant les amateurs qui ont pu voir Une Page Folle (1926) de Teinosuke Kinugasa. La création sonore qui l’accompagnait n’en était pas moins savoureuse, puisque composée par la japonaise Kazuko Narita qui nous avait déjà émerveillés avec l’opéra de chambre Yumé. L’ensemble Polychronies, ici réduit à une flûtiste et deux percussionnistes, rendait grâce à une partition très cinétique accompagnant avec précision la métrique des images. À la faveur d’un benshi, celles-ci étaient commentées par un récitant à la diction parfaite dont les commentaires abondants pouvaient parfois et malheureusement nuire à la poésie de l’ensemble même s’ils étaient tirés d’extraits d’œuvres du co-scénariste, et prix Nobel de littérature, Yasunari Kawabata. La partition, basée sur un jeu instrumental alternant une vision du temps suspendue à la résonance et une vision du temps pulsé par un jeu plus rythmique aux percussions, était éclairée par un discours mélodique à la flûte qui s’alliait, à la perfection, à l’envoûtement provoqué par ce film hors-normes dans sa construction narrative et dans sa réalisation technique. Un jour avant la clôture, l’Opéra de Toulon accueillait une programmation consacrée à deux films emblématiques du répertoire comique : Charlot fait une cure (1917) de Charlie Chaplin et Les Fiancées en folie (1925) de Buster Keaton. Aux commandes de l’orchestre, le jeune chef et compositeur Seynois Hugo Gonzalez-Pioli dirigeait ses propres partitions dont l’une était créée pour l’occasion. Les œuvres, en forme d’hommage et pleines de révérences, renvoyaient à celles d’illustres prédécesseurs dans leurs aspects narratifs, mais révélaient également une maîtrise subtile du timbre orchestral dans la théâtralisation sonore des images. L’exploration de différents styles souvent employés dans ce genre d’exercice, qu’il s’agisse de jazz, de fanfare ou en passant, une fois n’est pas coutume, de samba, était également une réussite qui fit la joie et l’hilarité communicative d’un public exceptionnellement jeune pour l’occasion, faisant souffler un vent de renouveau sur la vénérable institution. Un succès de plus au compteur de cette 13e édition porte-bonheur.

ÉMILIEN MOREAU
Décembre 2017

Le FIMÉ s’est tenu du 10 au 19 novembre à Toulon et dans son agglomération

Photographie : La Passion de Jeanne d’Arc de Carl Theodor Dreyer © Gaumont-1