Étranger dans mon pays de Xu Zhiyuan, ou « le sentiment de profonde rupture éprouvé dans la société chinoise contemporaine »

Radiographie de la ChineLu par Zibeline

Étranger dans mon pays de Xu Zhiyuan, ou « le sentiment de profonde rupture éprouvé dans la société chinoise contemporaine » - Zibeline

Le texte de Xu Zhiyuan, Étranger dans mon pays, entre dans la catégorie des grands récits de voyage, fulgurant dans son approche, multiple, fine, documentée, sensible et lucide. Il rassemble en dix chapitres une série de textes écrits sur une période de trois années, celles nécessaires à la traversée de la Chine du Nord-est au Sud-Ouest, suivant une tangente qui partage symboliquement le pays, entre « Aihui à la frontière russe en Mandchourie et Tchengchong, à la frontière birmane au Yunnan ». Le voyageur note que ce tracé correspond à « une ligne de démarcation géographique, côté est, à peine 43% du territoire, mais qui est occupé par 90% de la population ; à l’ouest, une immensité relativement inhabitée ». On découvre paysages, villes, toutes clones les unes des autres dans leur gigantisme, l’innombrable foule des barrages, la pollution citadine hors normes, les constructions parfois absurdes, cités entières sur des terrains mouvants, lieux abandonnés après une « ruée vers l’or » ; Xu Zhiyuan constate avec amertume « une contradiction irréductible entre notre population trop nombreuse et nos ressources limitées ». Il apporte des précisions sur le passé qui a modelé les habitants de la Chine : « Nous tirons orgueil de notre longue histoire, mais peut-être faut-il aussi mesurer l’inertie qu’elle suppose. ». L’ombre de Mao Zedong reste fortement présente, la guerre sino-japonaise aussi, qui « marqua la fin d’un « sommeil de quatre mille ans ». » Au cours de cette traversée, l’auteur rencontre, lors d’exaltantes discussions, une multitude de personnes, paysans, ouvriers, patrons, étudiants, érudits, écrivains, poètes… et nous donne de nouvelles envies de lecture, Lu Xun, Qiu Jin, Qian Mu, Chen Danqin, Yu Hua… L’appréhension du pays passe par le regard des artistes, mais aussi par celui, extérieur, de ceux qui l’ont quitté quelques temps, le filtre des littératures occidentales se pose alors sur les faits, les mœurs, la politique. New York se dessine, avec les silhouettes de Woody Allen, Andy Warhol. On suit avec délectation le voyageur dans ce texte foisonnant, fruit d’une observation aigue. Passionnant !

MARYVONNE COLOMBANI
Janvier 2020

Étranger dans mon pays Xu Zhiyuan, traduit du chinois par Nicolas Ruiz-Lescot
éditions Picquier, 20 €