Un thriller écologique entre usines et oliveraies

Qui sème le ventVu par Zibeline

• 28 juillet 2021 •
Un thriller écologique entre usines et oliveraies - Zibeline

Qui sème le vent est le deuxième long métrage du jeune réalisateur italien Danilo Caputo originaire de Tarente.

C’est un film sombre sur un pays de lumière. Un film de fractures. Entre l’industrie et ce qui reste de culture paysanne dans cette Italie méridionale. Entre la nature et les hommes. Entre une fille et ses parents.

Nica, 21 ans, revient chez elle, dans les Pouilles, après 3 ans d’absence. Rupture amoureuse, abandon des études d’agronomie. Elle retrouve une mère aux rêves brisés, un père endetté et faible qui, pour percevoir une indemnité, attend l’autorisation d’arracher les oliviers centenaires hérités de la grand mère. Les oliveraies jouxtant les usines sidérurgiques sont en effet dévastées par un parasite, résistant aux insecticides : le Liothrips caeruleus ou pou bleu que Nica observe au microscope. Un parasite symbole d’un mal plus profond : pollution, éco-mafias qui enterrent des déchets toxiques dans les terres agricoles, mutation anthropologique, décrite dès 1974 par Pasolini, du paysan auquel on a fait croire que son bonheur passait par le progrès, que ses valeurs archaïques étaient à rejeter en bloc, à qui on a fait perdre sa connaissance de la nature, ses compétences artisanales, son « âme », et qui est devenu dépendant d’une industrialisation détruisant à la fois et sa santé et celle de la planète. Paola, l’amie de Nica, le dit bien : « Ici les gens sont pollués dans leur tête ». Sur ce sujet, Danilo Caputo aurait pu réaliser un film de dénonciation comme il y en a tant, rejouant le combat entre un David (féminin ici) contre un Goliath (force aveugle et dominante) mais, s’il conserve l’âpreté de la lutte inégale, la tension de l’enquête et le suspense d’une course contre la montre, il choisit une voie plus intime, plus charnelle, plus poétique. Nica interprétée par Yile Yara Vianello qu’on avait découverte dans Corpo celeste d’Alice Rohrwacher, ne veut pas être « une personne normale », c’est-à-dire quelqu’un qui se résigne à la norme. Elle ressemble à sa grand-mère qui l’a élevée, une femme forte, rebelle, un peu sorcière selon les gens du pays, amoureuse de ses arbres, et que ses enfants ont reléguée dans un hospice où elle est morte. Cette figure féminine qu’on ne verra jamais -ni par un flash back, ni par une photo- est omniprésente. Nica retrouve sa présence invisible dans la crypte de la masseria et peut-être même réincarnée en pie pour l’accompagner. La main de Nica caresse les troncs ancestraux, noueux, sculpturaux, où s’attarde la caméra, en plans serrés, pose son oreille contre la surface rugueuse pour ausculter la souffrance des vieux sujets. Le travail de la monteuse Sylvie Gadmer et du designer sonore Peter Albrechtsen, nous permet d’écouter le monde comme elle : craquements, bruissements infimes. Les feux de la St joseph s’allument dans la nuit et Nica brûle un bulldozer arracheur d’oliviers. Douceur et violence. Dans l’équilibre naturel tout prédateur est une proie potentielle, la jeune agronome cherche l’insecte antagoniste qui détruira le parasite. Mais qui combattra le parasitage des hommes ? Danilo Caputo semble faire confiance aux jeunes générations plus conscientes des tempêtes qu’elles devront affronter simplement parce que leurs aînés ont semé du vent.

ELISE PADOVANI

Sortie : 28 juillet 2021

 

Photo © Pyramide distribution