Retour sur la table ronde n°3 des Rencontres d'Averroès 2021, "Croire en la vérité ?"

Quelle vérité pour aujourd’hui et pour demain ?Vu par Zibeline

Retour sur la table ronde n°3 des Rencontres d'Averroès 2021,

« Croire en la vérité ?» : la troisième table ronde des Rencontres d’Averroès 2021 questionnait le doute et ses fondements.

La vérité prise en otage

Hyam Yared, au sujet du Liban, ne mâche pas ses mots : elle réclame notamment le « droit à la vérité » au sujet de l’explosion du port de Beyrouth. L’auteure libanaise évoque une « prise en otage de la vérité », et cette formule trouvera écho tout au long de la table ronde. Pour le philosophe Abdennour Bidar, prendre en otage la vérité équivaut à « une volonté de puissance politique, idéologique ou religieuse ». Les intérêts économiques, indissociables des jeux politiques, feraient ainsi les frais de cette mainmise des pouvoirs sur la vérité en France, au Liban mais aussi au Pérou. La chercheuse en lettres et en philosophie Sylvie Taussig évoque à son tour le rapport « bouleversant de vérité » faisant la lumière sur les 20 ans de conflit armé péruvien, pourtant ignoré au profit de considérations purement économiques. Emmanuel Alloa, professeur de philosophie et d’esthétique, revient quant à lui sur cette idée de mainmise du pouvoir politique sur la vérité ; il évoque George Orwell pour désigner les organes de censure philippins et hongrois, déguisés en outils de lutte contre les fake news.

Doutez !

Sylvie Taussig © Marie Michelet

Les intervenants vont ainsi induire tour à tour, et chacun à leur manière, qu’un autre rapport à la vérité s’avère aujourd’hui nécessaire. Sylvie Taussig cite Pierre Gassendi défenseur de Galilée : à une vérité imposée et absolue, le philosophe et mathématicien oppose la vérité scientifique qui, elle, est « probable ». C’est-à-dire fragile, pouvant être aussi contestable que vérifiable grâce à des expérimentations. De cette « instabilité » découlent le débat et la discussion, nécessaires au bon fonctionnement de la démocratie. Pour Emmanuel Alloa, « dès qu’on se dispute, la vérité gagne un petit pas » et Hyam Yared ne peut qu’approuver : au Liban, c’est bien cette volonté de « se disputer pour proposer des alternatives de vérité qui permet au pays de ne pas sombrer ». Le doute et sa force critique demeurent cruciaux à l’ère de la post-vérité et des faits alternatifs. Le scepticisme ne devant pas devant l’apanage des publics les plus obscurantistes. Abdennour Bidar le rappelle : « dans notre système politique, on a intérêt à garder cette part d’ouverture et de doute ».

Croyances et vérité

Emmanuel Alloa © Marie Michelet

Omniprésente dans le débat, la notion de croyance a parfois vu ses frontières rejoindre celles de la vérité et de la laïcité. Si Emmanuel Alloa soulève la question du « croire » en regrettant l’habitude française de ranger les croyances dans la sphère personnelle, Hyam Yared lui répond « Le problème au Liban, c’est que la croyance est collective ». Au Liban, il semble aujourd’hui bien difficile d’espérer obtenir la vérité. Hyam Yared, elle, s’est résignée : « seuls les morts savent la vérité ». La Littérature seule permettrait de la rétablir et de « se réinventer en tant qu’entité ». À l’échelle d’un pays, aucun des deux modèles ne semble offrir de solution face aux clivages. Abdennour Bidar, spécialiste de la laïcité, refuse, contrairement à Emmanuel Alloa, de penser que les croyances soient réellement cantonnées à la sphère privée en France. En témoigne, selon lui, la place de l’islam au premier plan dans le débat public.

Quelle construction collective ?

Abdennour Bidar © Marie Michelet

Les citations d’Hannah Arendt se succèderont comme autant de rappels à des questionnements plus vastes. Jusqu’au conseil un brin paternaliste d’Abdennour Bidar à nos questions trop ciblées à son goût sur la dimension sacralisante du complotisme  : « lisez les grands auteurs et frottez-vous aux questions éternelles». Suggestion à laquelle ne seront jamais soumis les autres membres du public. Un autre recul, celui du collectif et du pluriel, se voit préconisé par l’ensemble des intervenants. Doublé d’un bon sens de l’autocritique, car « souvent, à force de diaboliser l’autre, on n’est plus conscients de la poutre qui se trouve dans notre propre œil ». Un appel concret à se questionner sur ses propres croyances et leurs conséquences.

EVA COHEN & MARION DURAND
Décembre 2021

Retrouvez ici les retours sur les autres tables rondes des Rencontres d’Averroès 2021 :
Croire en l’Histoire ?
Croire en l’Un ?
Croire en la liberté ?