La semaine de la pop philosophie

Que philosopher, c’est apprendre à mourir (1)Vu par Zibeline

La semaine de la pop philosophie - Zibeline

La culture populaire contemporaine allait-elle être un bain de jouvence pour la vénérable philosophie ? On s’est rendu aux conférences de la Semaine de la Pop philosophie avec une certaine curiosité, en accordant le bénéfice de l’originalité aux intervenants : cela pouvait s’avérer intéressant de parler football à Marseille un peu différemment, en prenant les mots «faute», «action» et «but» par l’autre bout de la lorgnette. Ou d’analyser le système politique en vigueur chez les Schtroumpfs, menacés par un sorcier au nez crochu, et son chat Azraël. Une conférence qui travaillait sur un ton amusé la notion «d’archétype d’utopie totalitaire» dans ce pseudo monde avec une seule femme (bécasse), un homo (coquet) et un vieux chef qui ressemble à Marx.

Mais, au-delà de ces analyses plus langagières que philosophiques, on demeure sceptique.

Qu’allait-elle donc faire dans cette galère, la philosophie ? S’encanailler avec les pauvres ? Même pas. Il suffisait d’être présent le 23 octobre dans l’amphi Jourdan de la faculté d’économie, sur la Canebière, pour constater que le thème de l’entreprise ne serait pas le plus subversif. Le projet Socrate auquel appartiennent les deux orateurs «propose au monde du travail les ressources de la philosophie pour améliorer ses capacités prospectives, relationnelles et productives». Manifestement, son objectif est plus mercantile que destiné à faire avancer la science. Ça commence mal, mais ils préviennent l’auditoire : «On va parfois vous perdre, ne vous inquiétez pas, on va vous rattraper.» Sauf qu’on se retrouve une heure plus tard, déconfit et noyé sous les phrases absconses ; quel dommage, dans une ville qui bénéficie d’un public exceptionnel pour les conférences !

Heureusement, il y a Harry Potter. À l’Alcazar le lendemain, la salle est comble, et la jeune femme au micro s’exprime clairement, ponctuant son propos d’extraits de films à la grande satisfaction des jeunes, venus pour certains en chapeaux pointus. Des stoïciens à Descartes, elle illustre les points étonnamment nombreux sur lesquels on peut trouver une résonance philosophique dans les pages du livre de JK Rowling. Le sage se concentre sur ce qui dépend de lui, la vie de l’homme vertueux est-elle préférable à celle de l’homme injuste ? Des deux personnages principaux de la saga, Voldemor et Harry, l’un accepte la finitude, l’autre non, et il est prêt à toutes les compromissions pour y échapper… or «il y a dans le monde des vivants des choses bien pires que la mort». On rejoint Hölderlin : qui ne veut pas souffrir se condamne à ne pas vivre.

C’est aussi le point soulevé par le sociologue Patrick Pharo lors de son intervention consacrée à la drogue, le 26 octobre à la Maison de la Région : la recherche de plaisir éternel des consommateurs, dans laquelle on peut voir le reflet de nos régressions infantiles, n’aboutit qu’à la non-vie du toxicomane. Or, notre société marchande favorise les addictions de masse : tabac, alcool, sexe, nourriture, médicaments… tout s’achète et tout se vend dans une tentation perpétuelle, jusqu’à la nausée.

Certes. Mais alors, au fond, ne serait-il pas  plaisant de vivre dans un monde où quels que soient ses objets la philosophie continue à créer des concepts, et qu’on ne l’ingurgite pas comme on consomme un bol de pop-corn ?

GAËLLE CLOAREC

Octobre 2012

 

La Semaine de la Pop philosophie a eu lieu du 22 au 27 octobre à Marseille

 

1 Montaigne, Les Essais, chapitre XIX