Un ennemi du peuple remarquablement actuel à La Criée, Théâtre National de Marseille

Que peut le droit face au pouvoir ?Vu par Zibeline

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Pas grand-chose. Voire rien. Telle est l’amère expérience que vit le Dr Tomas Stockmann dans Un ennemi du peuple. Ce médecin honnête a découvert que les bains, qui font la renommée – et la prospérité ! – de la ville sont contaminés et que de gros travaux seront nécessaires pour les rendre salubres à nouveau. Mais lorsqu’il veut rendre l’information publique et alerter la population, convaincu de rendre un grand service à sa ville natale, il se heurte à tous, et particulièrement à son frère Peter, qui est aussi le préfet de la cité. Bref, le bienfaiteur ne tardera pas à devenir un « ennemi du peuple », abandonné de (presque) tous, définitivement exclu.

S’il ne fallait qu’une seule raison de courir voir la pièce, ce serait celle-ci : redécouvrir le drame d’Ibsen dans une nouvelle traduction d’Eloi Recoing, remarquable de vitalité et d’actualité. Car cette œuvre, publiée en 1882, résonne aujourd’hui avec une force implacable. Toute-puissance des intérêts privés, pouvoir des actionnaires, collusion des élites, mépris du peuple, démagogie des journalistes, suprématie de l’ « opinion publique » et de « la majorité compacte », lâcheté et complaisance du plus grand nombre, faillite de la démocratie, tout y est déjà.

Mais il y en a bien d’autres, des raisons de se délecter du spectacle mis en scène par Jean-François Sivadier. Cinq actes, menés tambour battant, avec un magistral sens du rythme et de la comédie, 2h45 qu’on ne sent pas passer, bref un vrai moment de plaisir théâtral comme on en aimerait plus souvent. Tout est pensé : le décor, à la fois sublime et décati (un espace qui laisse voir ses zones d’ombre), les ponctuations musicales et autres intermèdes, les jeux de lumière, le dialogue avec la salle… Sur ce plateau on ne peut plus vivant le drame se déploie à l’aise, porté par des comédiens exceptionnels, à la tête desquels Nicolas Bouchaud incarne un « ennemi du peuple » habité, avec ses diatribes aux accents nietzschéens et ses rictus à la Nicholson. Superbe !

FRED ROBERT
Janvier 2020

Un ennemi du peuple est représenté au théâtre de La Criée (Marseille) jusqu’au 25 janvier 

Photo : © Jean-Louis Fernandez

La Criée
30 Quai Rive Neuve
13007 Marseille
04 91 54 70 54
http://www.theatre-lacriee.com/