Soleil à Coudre de Jean D'Amérique, paru chez Actes Sud

« … que de la prose entourée de cadavres »Lu par Zibeline

Soleil à Coudre de Jean D'Amérique, paru chez Actes Sud - Zibeline

Haïti est île de tous les malheurs. La littérature seule semble la sauver. Il n’est pas nécessaire de citer tous les auteurs importants de ce petit pays des séismes destructeurs, de la corruption, de la misère absolue, de la violence politique : L. Trouillot, D. Laferrière, K. Mars et tant d’autres. Jean d’Amérique, né en 1994, représente la nouvelle génération. Il écrit de la poésie et du théâtre et pour la première fois, livre un roman chez Actes Sud. Dans l’un de ses textes, Je ne suis pas un poète, il s’affirme paradoxalement en prosateur du monde haïtien comme il le fait dans Soleil à coudre, titre aux résonances poétiques mystérieuses que la jeune narratrice, Tête Fêlée, reprend à son compte pour dire sa soif absolue de lumière (p 51).

Le roman se présente sous la forme d’une suite de moments qui tissent la trame du récit littérairement flamboyant, autour des figures principales que sont la jeune fille qui observe la société autour d’elle, sa mère prostituée, Fleur d’Orange, son beau-père, Papa, homme de main de l’Ange de Métal. Il faut survivre à n’importe quel prix. On vole, on vend son corps, on passe des contrats pour éliminer des ennemis. Il y aussi les nantis, les gens de pouvoir : le professeur d’Histoire violeur, père de Silence, son épouse effacée, Monsieur, le politicien corrompu. La violence est partout : celle du sexe, celle des forces de l’ordre qui tirent à balle réelle sur la foule protestataire, celle de l’exil périlleux vers les États-Unis, de l’école qui ment aux élèves, de l’eau potable qui manque cruellement dans les bidonvilles. La logique tragique, du roman, celle de l’annonce répétée d’une phrase lancée par Papa à l’héroïne : « tu seras seule dans la grande nuit » poursuit jusqu’à la fin du texte, Tête Fêlée. Les morts et les cadavres autour d’elle inscrivent, dans le sang, le désespoir de la jeune fille. Pourtant en contrepoint de l’horreur, s’élève le chant du désir et de l’amour de la narratrice pour sa camarade de classe, Silence à qui elle tente d’écrire sous forme de lettre (en italiques) sa passion comme si elle redoublait ainsi, l’entreprise de l’écrivain, son créateur par deux fois (p.69 et 79 « à sa chère lune »). Mais le Destin joue toujours de mauvais tours.

MARIE DU CREST
Mars 2021

Soleil à coudre
Jean d’Amérique
Editions Actes Sud, 15 €