Vu par Zibeline

Un triomphe pour Le Trouvère aux Chorégies d'Orange

Quatuor vocal majeur pour Le Trouvère

• 1 août 2015⇒4 août 2015 •
Un triomphe pour Le Trouvère aux Chorégies d'Orange - Zibeline

On dit qu’il suffit juste de quatre très bons chanteurs pour Le Trouvère. Certes, mais ce serait faire injure à des parties chorales impressionnantes, un orchestre coloré, alternant grandes phrases lyriques et rythmes endiablés. Bien sûr, aux Chorégies d’Orange 2015, on attendait Roberto Alagna dans le fameux « Di quella pira… », air terrifiant avec son contre-ut final non écrit par Verdi mais imposé par la tradition et des ténors en quête d’exploit. Mais Il Trovatore, ce n’est pas que Di quella pira ! Alagna, éternel jeune homme, sourit : « j’ai 52 ans, j’accepte ma voix comme elle est aujourd’hui ; j’ai atteint la sérénité »… et la possibilité de renoncer au vertige : il transpose cet air un demi ton plus bas et termine par un si vaillant mais peu percutant. (Pourquoi ne pas assumer la tonalité originale et terminer par la quinte, sol, sans honte ?) Avant cela, le ténor campe un Manrico passionné. Et une grande maîtrise dans l’air Ah si ben mio, coll’essere…, legato et souffle sublimes. Azucena, Marie-Nicole Lemieux, mezzo, a une présence scénique impressionnante et habite le rôle de la bohémienne de façon quasi hystérique, avec sa longue tessiture, son timbre qui claque, même si l’on attendait des graves plus sombres dans « stride la vampa… ». La chinoise Hui He est une belle Leonora, sensible, à la ligne de chant parfaite, aigus planants, le baryton roumain George Petean, un Conte di Luna solide. On retiendra particulièrement son air Il balen del suo sorriso, superbe, (fa, sol et la (rajouté !) très sûrs). Nicolas Testé est un Ferrando puissant et très précis dans son premier air redoutable, si orné. Le chef d’orchestre, Bertrand de Billy, sait attendre les chanteurs sur les nombreux rubati, sans perdre pour autant ligne et rythmique, et dirige avec une belle sobriété l’excellent Orchestre National de France et des chœurs très investis (Avignon, Nice, Toulon, Provence-Méditerranée). Tout concourt à la réussite de l’ensemble, les magnifiques costumes de Katia Duflot (soldats, bohémiens, religieuses), les éclairages de Jacques Rouveyrollis et les vidéos de Camille Lebourges qui transposent l’intrigue en un tour de magie, des montagnes de Biscaye au couvent de Leonora. Le metteur en scène, Charles Roubaud, joue sur les différents niveaux, crée le mouvement, sollicitant sans cesse le regard du spectateur. Un beau triomphe pour un opéra exigeant, où le génie et l’inventivité mélodique de Verdi plongent le public dans une attente névrotique d’exploits vocaux, au détriment des passages plus subtils, si nombreux.

YVES BERGÉ
Août 2015

Il Trovatore, vu le 1er août au Théâtre Antique d’Orange

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Photo © Bruno Abadie