Lu par ZibelineDans le cadre du cycle Mais où va la France ?, quatre ouvrages de réflexion sur l'actualité de la société française

Quatre essais sur le présent

Dans le cadre du cycle Mais où va la France ?, quatre ouvrages de réflexion sur l'actualité de la société française - Zibeline

Les ouvrages récents de la sociologue Nilüfer Göle, de la philosophe Marie José Mondzain, des historiens Patrick Boucheron et Sudhir Hazareesingh placent notre pays et son actualité au coeur de leur réflexion

L’an dernier, le Musée des Civilisations de l’Europe et de la Méditerranée recevait Edgar Morin, Gilles Clément, Pierre Rabhi, Roland Gori et Pierre Giannetti sur un thème choisi : Le bonheur, quel bonheur ? Cette année, le cycle Mais où va la France ? interroge la société française à travers une série d’entretiens avec de grands intellectuels, questionnés par les étudiants de l’Institut de Sciences Politiques d’Aix-en-Provence. Edités avant ou après les attentats de janvier, et en tout état de cause avant ceux du 13 novembre, les quatre ouvrages parlent des questions qui agitent aujourd’hui, après le traumatisme qu’elle a vécu, la société française.

Les intellectuels français
Avec Ce pays qui aime les idées, histoire d’une passion française, Sudhir Hazareesingh apparaît un peu comme le Huron de Voltaire : professeur à Oxford, auteur d’un livre sur Napoléon et d’un autre sur De Gaulle, il aime la France comme un pays un peu bizarre et étranger. Un pays qui ne sait pas voir sa propre singularité, et souffre d’un complexe global de mésestime de soi. Son essai se lit comme un roman, ou plutôt comme un de ces livres d’histoire à l’anglo-saxonne, relatant des faits, les colorant d’anecdotes et de points de vue qui ne s’embarrassent pas d’une pseudo objectivité. En cela aussi, vraiment, Sudhir Hazareesingh n’est pas français !
On se réjouit de le voir combattre au fil des pages le déclinisme de nos intellectuels médiatiques, et de voir sur la couverture le grand col blanc et la clope de notre BHL aux sourcils froncés. Ceux-ci ne croient plus en la pensée française, ne produisent plus de concepts, ne savent que constater des échecs et la fin de « valeurs »… Or cet Anglais-là aime Napoléon (il n’en est pas à un paradoxe près), défend la croyance en l’universalisme qui permis l’énoncé des droits de l’homme, admire les intellectuels comme Zola qui ont lutté contre l’antisémitisme d’État, et tous ces Français qui ont inventé le cartésianisme, le socialisme, le structuralisme…
Mais cette admiration même marque les limites de la démarche : si la réputation des intellectuels français, avec leur universalisme, est sur le déclin, c’est aussi parce qu’ils payent le prix de leurs silences, et de leurs erreurs non dans le domaine des idées, mais dans celui du réel. Si Zola avait fait libérer Dreyfus, qu’en est-il de Sartre, de tous les Maoïstes ? Maurras et Céline n’étaient-ils pas aussi des intellectuels français ?
Il n’est pas anodin que Simone de Beauvoir ne soit jamais citée que comme compagne de Sartre, jamais comme théoricienne du féminisme. Ou qu’Edouard Glissant et sa magnifique théorie du Tout-Monde ne soit même pas évoqués. Pourtant les admirations francophones de cet Anglais né à l’Île Maurice commencent par Senghor et Yourcenar ! Mais si l’on veut écrire l’histoire de la pensée française universaliste, on écrit forcément celle des hommes, blancs, bourgeois et hétérosexuels. Celle qui a colonisé et esclavagé, et qui aujourd’hui encore est à la traîne en matière de représentation des femmes. Doit-on aimer les idées sans voir les faits ?

L’impossible catharsis des images
Dans ce petit livre écrit en 2008, le plus frappant est la récente préface. Écrite après janvier 2015, et qui souligne après coup des échos sidérants qui surgissent entre les événements, et ce que la philosophe disait des images. Les attentats de Charlie Hebdo s’attaquaient à des producteurs d’images, prenaient pour prétexte une offense, un sacrilège. Oui, l’interrogation du titre prenait un sens inattendu : L’image peut-elle tuer ? Indirectement, la preuve était faite.
La réflexion de Marie José Mondzain sur les images ne se résume pourtant pas à cela. Il ne s’agit pas de s’en tenir aux images choquantes, aux images violentes, mais de s’interroger sur la nature même des images d’aujourd’hui, en plongeant aussi dans leur histoire. Elle cherche à comprendre ce que l’image nous fait, et en particulier si la catharsis opère. C’est-à-dire si les images tragiques ou violentes apaisent notre peine ou nos pulsions, ou si elles les exacerbent.
Sa réponse est classifiée, et elle distingue les images qui permettent l’identification, l’incarnation ou l’incorporation, et explique pourquoi voir une décapitation sur YouTube nous tue symboliquement, comment les écrans font ou non écran, comment l’homo spectator doit sortir de la passivité.
Les civilisations chrétiennes ont offert à nos yeux des images édifiantes pour nous faire désirer l’extase ou craindre l’enfer, les Musulmans se méfient des représentations, le monde capitaliste globalisé sature nos champs visuels d’images mouvantes, sonores, avec lesquelles on peut interagir dans les jeux vidéos, première industrie culturelle du monde, et particulièrement violente. Il serait temps, vraiment, de nous demander ce que l’image nous fait.

Les Musulmans visibles
L’étude sociologique de Nilüfer Göle part d’un principe clair : la recherche de visibilité dans l’espace public des Musulmans d’Europe, que ce soit par le port du voile, par la revendication de mosquées et de minarets, et par la possibilité de prier, est un signe de citoyenneté. Les « Musulmans ordinaires » veulent faire partie des sociétés européennes auxquels ils appartiennent, et cette visibilité est une marque d’intégration à l’espace commun, puisqu’ils veulent être reconnus et vus. Et c’est parce que les Européens ne veulent pas leur accorder une entière citoyenneté que ces signes visibles, dits parfois « ostentatoires », posent problème.
Musulmans au quotidien, une enquête sur les controverses autour de l’islam, adopte un point de vue peu courant dans l’espace médiatique. Fondé sur des faits et des témoignages. Très convaincants lorsqu’ils montrent comment les minarets sont devenus un objet de controverse, et leur refus un symbole de l’extrême droite. Moins quand ils s’attachent au port du voile, et que la sociologue ne se demande pas, ou ne demande pas, pourquoi ce bout de tissu obligatoire ailleurs, et objet d’oppression dans nombre de pays, est devenu la revendication d’une singularité. Moins aussi quand elle n’interroge pas le rapport entre hommes et femmes, séparées de leur regard supposé concupiscent, placées derrière dans les mosquées.
Mais l’essentiel n’est pas là : il existe en France et en Europe une population importante, musulmane, moderne, croyante ou non, et nos républiques laïques ou non ont du mal avec cela. Le constat est clair, la volonté de concilier leur foi avec les lois des pays où ils vivent et dont ils font partie l’est aussi. Quels que soient les problèmes que cela pose, ce n’est pas en distinguant nationaux et bi-nationaux, en établissant une hiérarchie dans la citoyenneté comme au temps des colonies, ou de l’occupation, que les tensions s’apaiseront… 

La montée des périls
Le petit livre de Patrick Boucheron et Mathieu Riboulet est beau, et glaçant. Écrit comme un journal à deux voix du 6 au 14 janvier 2015, il nous replonge dans le déroulement de ce qui fut pour la France un traumatisme majeur, et nous invite à Prendre dates. Quelque chose s’est passé, au sens fort du terme, qui ne passera pas. Un moment historique, dans le sens où il a bouleversé notre avenir.
Pourtant, Patrick Boucheron le répète, il y a eu un avant. Khaled Kelkal en 1995, Mohamed Merah en 2012. Il y a eu aussi la mort d’un militant écologiste, Rémi Fraisse, tué par la police. Patrick Boucheron, dans Conjurer la peur, montre bien comment le surgissement d’un ennemi extérieur peut amener à prendre des mesures liberticides, et tyranniques. Et l’historien reconnaît dans notre présent ce que dans les manuels d’histoire on appelait « la montée des périls ». C’est-à-dire la période précédant la seconde guerre mondiale.
Effectivement tout y est : les signes avant coureurs, la « crise » économique (si durable que le terme crise ne semble plus adéquat), la crispation autour de valeurs identitaires, le terrorisme, et depuis novembre l’état d’urgence. L’historien et l’écrivain racontent le choc. Les morts. Celles des journalistes frondeurs qui défendaient une liberté d’expression à laquelle toute la nation a semblé, un temps, attachée. Celle des apostats aux yeux des islamistes, qui portaient des uniformes de policiers alors qu’ils étaient musulmans. Celle des juifs de l’hyper casher. Celle des terroristes aussi, jeunes Français. 17 morts plus 3.
Boucheron et Riboulet prennent date aussi de l’unité nationale un temps recréée, puis délitée, mais qui quand même là avait existé. Prennent date de cette couverture de Charlie Hebdo, du prophète qui pleure les morts. Il est certain qu’ils auraient pris date autrement le 13 novembre et qu’autre chose encore s’est passé. Qu’il faudrait qu’ils éclairent. Même si nous restons stupéfaits par cette phrase de la préface : « Il y a beau temps que je me demandais ce que cela pouvait bien faire (…) de vivre une période ou d’une année à l’autre tous les signaux passent au rouge : est ce qu’on s’en aperçoit, est-ce qu’on en prend la mesure (…) est ce qu’on pense à partir, et quand ? »

AGNÈS FRESCHEL
Janvier 2016

Ce pays qui aime les idées
Sudhir Hazareesingh
Flammarion

L’image peut-elle tuer ?
Marie José Mondzain
Bayard 

Musulmans au quotidien
Nilufer Göle
La découverte 

Prendre dates
Patrick Boucheron et Mathieu Riboulet
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