Tirer au clair l'écofascisme avec Pierre Madelin

Quand le brun déteint sur le vert, et réciproquementVu par Zibeline

Tirer au clair l'écofascisme avec Pierre Madelin - Zibeline

À Marseille et Pertuis, mi-janvier puis mi-février, se sont tenues en deux temps des Rencontres d’écologie anticapitalistes. Intitulées La mer monte, elles ont donné lieu à des ateliers, contes, performances et discussions, où l’on pouvait croiser paysans, artistes ou batteurs de pavés, ainsi que des philosophes. Pierre Madelin, par exemple, est intervenu le 10 février à la Dar Lamifa, centre social autogéré, avec son éditeur, Baptiste Lanaspeze (Wildproject). S’il finalise en ce moment un essai à paraître sur l’écologie et la mort, il a choisi de s’exprimer sur La tentation écofasciste.

Dans une salle bondée, notamment de jeunes adultes, concernés au premier chef par les catastrophes environnementales et le retour des idéologies d’extrême-droite, il a expliqué comment, dans une mouvance traditionnellement opposée à l’écologie, massivement climato-sceptique et convaincue  de sa supériorité civilisationnelle, les idées « vertes » ont toutefois cheminé. Il devient certes difficile, même au plus obtus, de nier que l’expansionnisme de l’espèce humaine se heurte aux limites de la planète, jusqu’à menacer ses propres conditions d’existence. Mais pour les néo-fascistes, le problème est la surpopulation, pas la surconsommation des riches. D’où l’essor de théories de type « exclusion sacrificielle » d’une partie de la population. Ainsi le terroriste d’El Paso* « sait que le mode de vie américain n’est pas soutenable, mais après avoir conclu que ses compatriotes ne sont pas prêts à y renoncer, pour lui la solution est la tuerie de masse ».

Détournement pervers des symboles écologistes

Certains courants n’hésitent pas, dit Pierre Madelin, à « reprendre de manière très perverse les symboles de l’écologie, avec le prisme identitaire ». Au delà de défendre une gestion autoritaire face à la pénurie de ressources, ils vont jusqu’à établir des analogies entre migrants et espèces invasives, parler de biotopes à préserver, ou prôner des ZID (Zones Identitaires à Défendre, inspirées par dévoiement des ZAD, Zones À Défendre telles Notre-Dame-des-Landes). Depuis la Shoah, il leur est plus difficile d’invoquer directement, comme le faisaient les nazis, un « ordre naturel » pour justifier le racisme biologique. Aussi ils ont « opéré une mutation intellectuelle, vers un racisme ethno-différencialiste qui s’approprie des thèses d’anthropologues comme Claude Levi-Strauss, et le reportent de la race à la culture ». Les militants peuvent ainsi se comparer aux Indiens d’Amazonie face à la mondialisation ; eux seraient menacés dans leur identité par l’Islam…

Le philosophe, qui suit avec attention les courants de pensée, estime que cette idéologie reste relativement marginale. Cependant l’évolution, « pas très bien saisie par la gauche », est troublante. « Une frange existe, qui a pénétré le discours du Rassemblement National, tout comme on y perçoit une nuance de féminisme, voire la question des minorités sexuelles ». Selon lui, l’arrivée d’Éric Zemmour, par delà les calculs politiques, serait le symptôme d’une réaction anti-patriarcale, empreinte d’un nationalisme et d’un extractivisme plus classique, qui chercherait à refouler, à l’intérieur même de l’extrême-droite, ces tentations hérétiques. Le candidat à l’élection présidentielle serait, lui, à l’instar de Donald Trump ou Jair Bolsonaro, prêt à brûler la dernière goutte de pétrôle… à l’ancienne, en quelque sorte.

Comment lutter intellectuellement contre l’éco-fascisme ?

Pierre Madelin n’est pas optimiste. Les crises écologiques -climat/pollution/biodiversité- promettent de rapidement augmenter les migrations. « Dans des îlots de prospérité économique de plus en plus rachitiques, les choses vont se durcir ; il convient d’en prendre acte. Malheureusement, au vu des forces en présence, le scénario écofasciste est plus probable qu’un grand mouvement émancipateur. » Ce n’est pas une raison pour se tromper d’ennemi, ou baisser les bras face au fascisme, bien au contraire. « Il ne peut pas y avoir de lutte efficace pour l’écologie sans prendre en compte le capitalisme et la question migratoire. »

L’important est d’y voir clair, d’autant, souligne le philosophe, que la production idéologique d’extrême-droite, pour être abjecte, est parfois bien structurée. Si le discours libéral, selon lequel à terme tous les exclus seraient intégrés dans la sphère de la prospérité, se heurte au mur de la crise économique, révélant la réalité de son système d’exclusion, le discours fasciste peut arriver voilé, recourir à la rhétorique de l’anti-capitalisme ou de la décroissance. « Leur avenir rêvé est un monde où le brassage des cultures est limité un maximum. Ils peuvent très bien imaginer un manifeste anarcho-communaliste d’extrême-droite, une méthodologie autogérée à la Murray Bookchin**, mais racialement homogène ». Conclusion de la soirée : méfiez-vous des imitations, l’écologie n’est pas de gauche si elle n’est pas articulée à des idéaux de partage, d’ouverture et de liberté.

GAËLLE CLOAREC

* Attentat anti-Mexicains ayant fait 23 morts aux États-Unis en 2019
** Philosophe, militant et essayiste écologiste américain, théoricien du communalisme libertaire

La mer monte
https://lamermonte.noblogs.org/

À lire :
Carnets d’estive
Des Alpes au Chiapas
Pierre Madelin
Wildproject, 9 €