Anne Teresa de Keersmaeker et Maud Le Pladec au Montpellier Danse

Quand la musique danseVu par Zibeline

• 3 juillet 2018⇒6 juillet 2018 •
Anne Teresa de Keersmaeker et Maud Le Pladec au Montpellier Danse - Zibeline

Bilan positif pour un Montpellier Danse très fréquenté (35 000 spectateurs), avec grands noms internationaux et spectacles plus intimistes. Retour sur deux créations où le mouvement et la note s’interpénètrent dans une forme autant visuelle que sonore.

Anne Teresa de Keersmaeker entretient un rapport intime avec la musique, une passion qui naît non d’un emportement lyrique mais d’une lecture précise de ses structures, et du génie de la traduire en danse. C’est à dire de construire des analogies entre les dynamiques des corps et l’intensité du son, entre les timbres et la qualité du mouvement, entre les voix musicales et les phrases chorégraphiques, entre l’architectonie de la partition et la scénographie où se déploie le mouvement, et que parfois il dessine.

La dernière structuraliste

Bach, forcément, elle y revient, parce qu’il est le symbole de cela, l’abstraction, la forme. La structure. Et pourtant, ses Suites pour violoncelle, lorsqu’on les écoute avec le recueillement nécessaire, vous emportent l’âme. Elles sont faites pour cela…

Jean Guihen Queyras, violoncelliste venu du contemporain, de l’Intercontemporain même, dernier bastion du structuralisme musical, y est au centre, assis, tranquille, tendre dans son rapport à son instrument. Il est surtout à l’exacte place musicale d’une émotion sans rubato romantique, et sans excès de détachement pseudo baroque. Autour de lui les danseurs, un à un, figurent la musique, dans l’illusion d’une abstraction possible d’un corps soustrait à sa nature charnelle, épure dégagée de la narration, de la thématique et même de la combinatoire. Ils suivent, commentent, reproduisent la nature même des émotions de la musique de Bach, toujours spirituelle, c’est à dire justement échappée du corps. Élevée, non sur pointes mais en esprit.

La 6e suite rassemble tous les danseurs autour des figures qu’ils ont chacun tracées dans l’espace. Et la joie de sa musique, si particulière et si proche des larmes, vous étreint.

Maud Le Pladec en perspective

« C’est le mystère de cette édition », annonçait, à la fois curieux et un peu dubitatif, le directeur du Festival Montpellier Danse, Jean-Paul Montanari, lors de la présentation de la programmation. Maud Le Pladec, nouvelle directrice du Centre chorégraphique national d’Orléans, a fait du chemin depuis sa formation au sein d’exerce, du temps où Mathilde Monnier était à la tête du CCN de Montpellier. Twenty-seven perspectives est sa troisième pièce depuis sa nomination à la suite de Josef Nadj, créée à Montpellier et balisée par un discours aux références multiples. Le titre est inspiré des 27 esquisses perceptives du peintre architecte Rémy Zaugg : 27 regards, perceptions, retranscriptions d’une toile de Cézanne (La Maison du pendu). Creuser le visible jusqu’à débusquer l’invisible. Il y a aussi la Symphonie No.8 – « inachevée » de Schubert, dont Maud Le Pladec traque les pistes et les creux, les vides et les mystères de l’absence, en 27 chemins chorégraphiques qui suivent la création musicale commandée au compositeur Pete Harden. Boucles, notes étirées, silences imposés, la partition initiale est bien là, rehaussée, à peine bousculée, vénérée comme il se doit, peu questionnée. Sur le plateau nu, sol blanc, les dix danseurs, habillés de tissu imprimés nuageux coupés façon vêtements de sport décalés (Alexandra Bertaut), évoluent en solo, sans jamais se toucher. Les mouvements sont très synchronisés avec la partition sonore. Suspendus aux silences. Le premier contact survient en duo après 20 minutes, comme si chaque geste suivait sa route, un peu autiste, un peu ailleurs. Et pourtant les regards se croisent, des sourires s’échangent dans un manifeste plaisir de la danse et du groupe. Mais la symbiose peine à exister : la musique écrase les corps, qui au mieux la suivent, plus souvent s’y diluent, désincarnés. Le son ne traverse pas les danseurs : il est diffusé vers le public, cantonnant le plateau à un rôle illustratif. Les danseurs restent en dehors de la musique, même s’ils la suivent scrupuleusement, comme s’interdisant d’entamer la partie mystérieuse de l’œuvre.

AGNES FRESCHEL et ANNA ZISMAN
Juillet 2018

Photo : Mitten wir im Leben sind  © Anne Van Aerschot

Mitten wir im Leben sind a été créé au Festival Montpellier danse du 4 au 6 juillet, comme Twenty-seven perspectives, les 3 et 4 juillet.

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