Vu par Zibeline

Le Festival Dansem à Marseille et aux alentours, a tenu toutes ses promesses

Quand la danse donne du sens 

Le Festival Dansem à Marseille et aux alentours, a tenu toutes ses promesses - Zibeline

La 19e édition de Dansem a tenu ses promesses, ambitieuse et généreuse en découvertes !

Bouchra Ouizguen (Cie O/Marrakech) n’a pas froid aux yeux. Avec Ottof, elle poursuit son travail chorégraphique sur l’émancipation et le désir pour lequel elle met en scène des Aïtas, chanteuses et danseuses populaires du Maroc. Avec elle, quatre femmes d’âge mur et aux formes généreuses se dévoilent au sens propre comme au figuré. C’est drapées dans des tenues qui semblent contenir leurs mouvements qu’elles apparaissent, le pas lent, presque immobiles. On soupçonne un quotidien fait de contraintes autant physiques que morales.

Mais sous l’étoffe et le poids du labeur battent des cœurs de femmes libres voire affranchies. La musique, les déclamations vont libérer des corps qui ne se font pas prier pour s’exprimer, se défouler, provoquer. Jusqu’à mimer des actes sexuels, le sourire en coin. Elles courent, se déhanchent, se trémoussent, s’effeuillent. Sans complexe et sans tabous. Et quand l’occidental My baby just cares for you de Nina Simone passe en boucle, ces coquines rivalisent de déhanchés. En pleine hystérie xénophobe qui tente de figer la culture arabo-musulmane dans un imaginaire rétrograde et puritain, Bouchra Ouizguen remet les pendules à l’heure.

Au chapitre des propositions radicales et performatives, on retiendra les soli de la suédoise Alma Söderberg et de l’italien Marco D’Agostin, tous deux présents à Dansem l’an dernier avec, respectivement, Travail et Folk-S d’Alessandro Sciarroni. Tous deux ont offert une performance où le rapport au corps et à la langue est le moteur, avec la voix pour Alma Söderberg et le rythme pour Marco D’Agostin comme colonne vertébrale. Légère et ingénue, A. Söderberg a proposé un inclassable Cosas bâti autour de chants a capella, de battements de mains et de pieds, de frappes au corps, de doigts qui jappent, de bras qui pètent et de joues qui claquettent.

Tout ici est question de ruptures de langues, de variations, de bruitages corporels. L’humour en prime, osant des clins d’œil appuyés aux mythiques Fred Astaire et Ginger Rogers, des emprunts au vocabulaire hip-hop et à la danse flamenca. À ce point de rencontre, son solo est une expérience qui tient du collage et de l’alchimie. Déjà en 2014, au festival Constellations à Toulon, elle entrelaçait judicieusement langue, son, chant et mouvement dans le concert-performance Idioter. Autre figure originale, Marco d’Agostin : tel Zébulon dans son manège, rien ne l’arrête, sauf peut-être l’épuisement !

Il débarque sur le plateau en chemise hawaïenne et short de plage pour débiter à la mitraillette un incompréhensible charabia qui laisse pantois. Des aigus aux graves, tout est possible. D’abord droit comme un « I », il va durant trente cinq minutes ne plus jamais s’arrêter de vibrionner, tendu comme un arc prêt à viser. Son corps est élastique mais sa danse angulaire, son phrasé est souple mais sa danse cassante. Combinaison des contraires qui fait toute la particularité de son exploit nommé Everything is OK. Son regard noir, direct, pénétrant, ne quitte pas des yeux les spectateurs tenus en haleine face à cette succession effrénée de sauts, ciseaux, grands écarts, toupies, glissades et autres formules magiques. Son état d’urgence le laisse KO debout, et nous aussi.

S’inspirant des travaux d’Emmanuel Levinas, la chorégraphe Francesca Foscarini interroge, dans sa pièce Vocazione all’asimmetria, le rapport à l’autre, seule manière de se déterminer soi-même. L’autre renvoie-t-il simplement à soi ou une véritable rencontre est-elle possible ?

L’approche, l’imitation en miroir, la violence, la douceur, ne sont-elles que leurres et l’altérité n’est-elle qu’illusion et vouée à l’échec, prise dans le jeu des lumières, des musiques originales d’Andrea Cera, des sons produits par les corps, micro frotté contre le tissu d’un vêtement, respirations reprises en boucle, hurlements ? Mais aussi des silences éperdus où les deux danseurs, Francesca Foscarini et son complice Andrea Costanzo Martini arpentent les espaces horizontaux ou verticaux, équilibres, immobilités, envols… dans un travail minutieux qui s’emporte en un vertigineux climax.

THOMAS DALICANTE, MARIE GODFRIN-GUIDICELLI et MARYVONNE COLOMBANI

Décembre 2016

Le Festival Dansem a eu lieu du 15 novembre au 3 décembre à Marseille, Aix, Arles et Vitrolles

Photo : Vocazione all’asimmetria, Francesca Foscarini © Ilaria Costanzo