Hamlet rendu au jeu par Alexis Moati et Pierre Laneyrie et la Compagnie Vol plané

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Hamlet rendu au jeu par Alexis Moati et Pierre Laneyrie et la Compagnie Vol plané - Zibeline

Alexis Moati et Pierre Laneyrie ont créé un Shakespeare surprenant, désossé mais fleuri, sec comme un match de boxe.

Depuis quelques années la compagnie Vol Plané explore la planète conflictuelle des adolescents et leurs troubles spécifiques. Avant cela, elle a avec un talent très particulier désossé trois comédies de Molière en les dépouillant de costumes, faisant valdinguer les personnages pour laisser paraître, comme des nerfs à vif, les conflits qui traversent pères, fils et filles dans L’Avare ou Le Malade Imaginaire

S’attacher à Hamlet renoue avec cette relecture d’un plus que classique : archaïque et baroque, mais célébrissime, la tragédie résonne par pans entiers dans nos mémoires. Words words words, To be or not, Alas poor Yorick, le crâne, la mère, et Ophélie au fil de l’eau… comment relire aujourd’hui ce chef-d’œuvre absolu dont aucun mystère n’a pourtant rendu gorge ?

Alexis Moati et Pierre Laneyrie le rendent au jeu. Enfantin, dérisoire, théâtral. Ils tirent les rôles comme on tire les rois, donnent des drapeaux au public comme dans un match, l’installent autour d’un ring, le regardent, lui sourient, lui parlent. Tous jouent Hamlet, les deux comédiennes et les trois comédiens, tour à tour, les genres valdinguent dans une égalité très contemporaine, la reine est un homme et seule Ophélie, sacrifiée, s’incarne dans la seule rage, douleur et beauté de la jeune Clémentine Vignais.

Ce que cela nous révèle ? À quel point la position d’Hamlet est cruelle, et sa folie réelle et lâche. Elle détourne la vengeance dont il est chargé par son père vers Polonius le bavard, sa mère la sensuelle, la douce Ophélie, son frère qui la pleure. Le Prince sacrifie les faibles, désire la mort, confond le réel et le théâtre, inconstant, incrédule, indécis, pusillanime. Il est un héritier qui ne pense jamais à succéder, à régner, mais à naviguer, philosopher, jouer, écrire. Et qui livrera son pays aux ambitions d’un autre Prince de passage, faute d’agir. En nous livrant Hamlet sans couronne, sans costumes, à deux mètres, en rafraîchissant parfois la langue et souvent les références, le jeune homme, au plus près, perd son lustre et laisse paraître son humanité.

AGNÈS FRESCHEL
Décembre 2019

Hamlet a été créé du 26 au 29 novembre au Zef, Marseille, et donné le 13 décembre au Théâtre Le Sémaphore, Port-de-Bouc.

Photo : Hamlet ©Vincent Beaume