La Vie mensongère des adultes, retour en grâce d'Elena Ferrante

Prodiges de l’enfanceLu par Zibeline

La Vie mensongère des adultes, retour en grâce d'Elena Ferrante - Zibeline

Voilà six ans à peine que la saga L’Amie Prodigieuse s’est conclue. Six ans que les destins entremêlés de Lenú et Lila se sont scellés, forts de cinquante ans d’une histoire politique et sociale foisonnante, s’étendant des lendemains de la seconde guerre mondiale au tournant des années 2000. Paru en librairies dans sa traduction française le 9 juin, quelques mois après sa sortie italienne, La vie mensongère des adultes semble s’annoncer à son tour comme le premier tome d’une série passionnante et viscérale. Le resserrement de son action sur quelques années, des douze aux seize ans de son héroïne, lui permet de sonder avec d’autant plus d’acuité sa psychologie mouvante. Quitte à toucher à une noirceur inédite : si La vie mensongère des adultes se révèle par endroits suffocant, voire insoutenable, c’est bien parce que l’auteure s’y place encore à hauteur de ses personnages. La transition abrupte entre l’enfance et l’âge adulte, souvent abordée, y compris pour décortiquer le féminin, a rarement été dépeinte avec autant de justesse.

L’après-guerre laisse ici la place à un passé plus proche, l’aube des années 1990. Mais le décor napolitain demeure, reconnaissable entre mille. Ici encore, le dialecte côtoie l’italien : il surgit, comme un juron, avec la force des colères trop longtemps tues. La traduction d’Elsa Damien excelle à rendre compte de cette cohabitation entre deux langues jumelles, ainsi qu’entre oralité et écriture. Le mot et l’image se fondent constamment l’un dans l’autre, et chaque phrase rivalise de musicalité avec la précédente. Le personnage de Giovanna a la grâce et l’esprit des gens bien nés : sa maison familiale, dans les hauteurs de San Giacomo dei Capri, n’a plus grand-chose des quartiers populaires où grandissaient les fillettes napolitaines. La respectabilité de façade de ses deux parents, intellectuels et mesurés, ne demande cependant qu’à se lézarder. L’arrivée de la Zia Vittoria, tante oubliée, de même que les origines plus honteuses de leur famille, fait voler en éclat cette enfance heureuse, et avec elle les simulacres d’émancipation et d’ascension sociale. Ici encore, c’est pour les femmes, et par les femmes, que s’esquissera la fragile possibilité d’un après.

SUZANNE CANESSA
Juin 2020

La Vie mensongère des adultes
Elena Ferrante
traduit de l’italien par Elsa Damien
Éditions Gallimard, 22 euros