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Le public du Festival d'automne de Gardanne sacre avec gourmandise An de Naomi Kawase

Prix gourmand

Le public du Festival d'automne de Gardanne sacre avec gourmandise An de Naomi Kawase - Zibeline

Soixante-deux films présentés, dont une quasi trentaine en avant-première, le 27ème Festival d’automne de Gardanne ne dément pas sa réputation : richesse, éclectisme, nouveautés, perles rares, ouverture sur le monde, avec des engagements courageux, des thématiques fortes. Ainsi, une journée était consacrée au centenaire du génocide arménien avec les films de Robert Guédiguian et Arnaud Khayadjanian, Une histoire de fou et Chemins arides, en présence des réalisateurs (ici). On pouvait remarquer la qualité des œuvres en compétition, abordant des univers variés, tenant toujours un propos intéressant ou original et une vision d’auteur.

Le pari était pris pour la présentation de Cosmos d’Andrzej Zulawski, d’après le livre éponyme de Witold Gombrowicz. Un montage au scalpel, précis et onirique à la fois, laisse aux non-dits, malgré la loquacité des protagonistes, une place de choix, alors que les personnages aussi énigmatiques que prolixes, gardent une épaisseur de mystère jusque dans les gestes les plus familiers, fresque étrange, animée par le personnage halluciné de Witold (Jonathan Genet). Paulo Branco, sans doute l’un des derniers producteurs indépendants qui suit les œuvres comme ses propres enfants, a longuement hésité à en autoriser la projection en avant-première ; « sans doute la récompense du Léopard d’Argent de la Meilleure Réalisation au Festival de Locarno 2015 a fait pencher la balance », sourit Cerise Jouinot, directrice du Cinéma 3 Casino. Autre thriller, totalement déjanté et cocasse, La Peau de Bax d’Alex Van Warmerdam, qui vous entraîne dans une histoire délirante de tueur qui est aussi une cible, et cherche surtout à arriver à l’heure pour fêter son anniversaire dans sa famille qui semble tirée d’un catalogue de Maisons et travaux.

Trois films abordaient l’horreur de la pédophilie. Le très beau Chorus de François Deliste, en noir et blanc, traitait le sujet en évitant toute dérive larmoyante, avec une caméra sensible, un beau recul, et accordait aux personnages après le drame de la perte, la grâce de se reconstruire et se réconcilier avec l’existence.

Aussi en compétition et présentés l’un à la suite de l’autre, The Beast, film belge de Hans Herbots, et El Club du Chilien Pablo Larrain, n’ont en commun que la noirceur de la pédophilie qu’ils évoquent. Le premier s’affiche ouvertement comme un thriller où un policier amené à enquêter sur un enlèvement et un meurtre d’enfant va voir ressurgir le souvenir de la disparition de son propre frère pendant leur enfance. Sur un scénario bien ficelé mais très convenu et prévisible, le réalisateur se livre à une mise en scène aux effets appuyés, abusant de gros plans, d’éclairages expressifs dans une tradition obsolète. Il faudrait être très bon public pour adhérer sans distance à ce film de genre sans originalité. Il en est tout autre du film de Larrain dont on gardait le souvenir de son dernier film No. El Club rassemble dans une maison isolée sur une côte chilienne battue par les vents quatre prêtres et une sœur, prudemment mis sur la touche pour les forfaits qu’ils ont commis. Le suicide d’un nouvel arrivant poursuivi par un accusateur abusé pendant son absence, va provoquer une enquête menée par un jeune prêtre incarnant le renouveau de l’église (et de la société) chilienne et faire vaciller la tranquillité de ce Club. L’optimisme de Larrain s’arrête là, les vieux démons ne sont pas morts et sont encore pleins de ressources. Dans un décor sinistre, la caméra de Larrain déforme les perspectives en accompagnant des personnages d’autant plus inquiétants que leur banalité ne laisse rien deviner de leur noirceur, créant un malaise croissant. Un film à voir, récompensé d’un Ours d’argent à la Berlinale 2015.

Il ne faut pas oublier les portraits, assortis d’images d’archives, de paroles des proches, que ce soit le documentaire consacré à Paco de Lucia par Curro Sanchez (ici) ou celui de Marcia Tambutti Allende, l’une des petites-filles de l’homme politique chilien qui tente de retracer dans Allende mon grand-père, une histoire familiale, qui a été occultée par l’aura politique de ce dernier, déchirant une famille entière, avec le coup d’état des généraux, la mort d’Allende, la confiscation des souvenirs, jusqu’aux photos. La diaspora de l’exil se refonde, par la grâce du film.

Autre type de documentaire, The other side de Roberto Minervini porte à l’écran une partie de la société américaine totalement délaissée, junkies, vétérans oubliés du système qui boivent puisque l’enfer a été leur lot et que plus rien ne leur importe, milices tenues par d’anciens soldats, censées protéger une Amérique figée dans une iconographie de western. Plongée réaliste, violence inouïe qui laisse le spectateur effaré.

Il y a des perles en épure aussi, avec le lumineux Vers l’autre rive de Kiyoshi Kurosawa, où Yusuke, revient d’entre les morts afin d’achever de se raconter à sa compagne Mizuki, ou encore, de Kore-Eda, dont on avait applaudi l’an dernier Tel père tel fils, Notre petite sœur, qui traite avec délicatesse du thème du deuil et de la reconstruction d’une famille, avec une caméra très sobre, qui capte les expressions les plus fugaces. Plus ancré dans la réalité sociale, évoquant les mutations de la Chine du dernier quart de siècle, Mountains may depart de Zang-ke Jia, offre une chronique romanesque qui explore les différents échelons de la société chinoise et leurs aspirations.

Enfin, puisqu’il est impossible de tout citer du festival, gardons pour la fin le Prix du Public, précédent de quelques points le très apprécié film guatémaltèque Ixcanul de Jayro Bustamante, An de Naomi Kawase. ‘An’, c’est le nom du confit de haricots rouges qui garnit les gâteaux traditionnels japonais nommés ‘dorayakis’. Un film gourmand, comme les présentations de Cerise Jouinot, qui jubile par avance des bonheurs du public pour chaque œuvre présentée… Mais derrière la recette, il y a le sujet de l’exclusion : la pâtissière si talentueuse que Sentaro a engagée, Tokue, a été ostracisée dans sa jeunesse car atteinte de la lèpre. Les clients séduits par l’exceptionnelle douceur de leurs pâtisseries vont fuir l’échoppe lorsqu’ils sauront… Sentaro lui-même, trouvera cependant, grâce à cette femme courageuse, la force de trouver sa propre voie. On ne regarde plus les cerisiers en fleur de la même façon après ce film d’une humanité sensible et revigorante. Vincent Dieutre, qui avait le redoutable privilège de la clôture avec ses œuvres qui « ne seront jamais données dans des cinémas » (ce sont ses mots), mais qui plongent avec grâce dans ce qui a constitué le cinéaste, évoquait le premier volet de ses quatre pages « d’exercice d’admiration » (Le Voyage en post-histoire projeté cette année en est le quatrième) composé justement avec Naomi Kawase…

Dans son édito, Cerise Jouinot espérait « faire honneur à Régine Juin à travers sa programmation ». C’est chose faite ! N’oublions pas que ce cinéma vit aussi hors festival et que les œuvres projetées savent marier cinéma d’art et d’essai, films grand public (le 10 novembre, Spectre sera donné en avant-première) et films jeune public. Un festival destiné à ce dernier est dans l’air…

ANDRE GILLES et MARYVONNE COLOMBANI
Novembre 2015

Le 27ème Festival d’automne de Gardanne s’est déroulé du 16 au 27 octobre au Cinéma 3 Casino.

Photographie © film AN de Naomi Kawase / vendeur dorayaki © Droits réservés


Cinéma 3 Casino
11 Cours Forbin
13120 Gardanne
04 42 51 44 93
http://www.cinema-gardanne.com