Retour sur la rencontre littéraire entre Wajdi Mouawad et Patrick Boucheron au MuCEM le 16 septembre

Pourquoi ils écriventLu par Zibeline

• 16 septembre 2013 •
Retour sur la rencontre littéraire entre Wajdi Mouawad et Patrick Boucheron au MuCEM le 16 septembre - Zibeline

Il est des heures précieuses. La première des rencontres littéraires organisée par le MuCEM le 16 septembre était un de ces moments rares. Tout y était parfait. Philippe Lefait qui interrogeait avec pertinence mais aussi une modestie presque naïve, riant de l’intelligence de ses hôtes ; Patrick Boucheron qui parla de la place de l’historien avec la pertinence d’un homme qui ne cesse de s’interroger et de construire ; Wajdi Mouawad qui sous les yeux des spectateurs émerveillés inventa des histoires, parla par métaphores longuement filées, avec un sens unique du récit inopiné, et symbolique. Ces trois-là ensemble tournaient, chacun à sa manière, autour des problèmes posés par l’écriture de l’histoire, fictionnalisée ou non.
Patrick Boucheron : «Être médiéviste c’est une autre façon de chercher l’actuel, de pister les traces. […] L’histoire aujourd’hui ne se reconnait plus par ses certitudes, il faut pratiquer l’hygiène de l’incertitude et exhiber ses fragilités.» Car «le régime propre des historiens est de défendre la vérité mais le moyen pour ne pas faire de la littérature est de s’engager dans l’écriture, pour fortifier la frontière entre la vérité et sa transcription.»
Wajdi Mouawad : «J’ai toujours pensé qu’écrire était un déclin par rapport à la parole, au théâtre.» Patrick Boucheron : «Au Moyen-Âge Scripta manent verba volent ne veut pas dire que les écrits perdurent et que les paroles s’évanouissent, mais que les écrits sont figés tandis que le verbe s’envole vers Dieu…» L’écriture est, pour chacun, une sorte de dévoiement de ce qui serait un absolu : la vérité historique pour Boucheron, les visions qui le visitent pour Mouawad.
Et puis ils parlèrent encore de la difficulté de vivre dans un monde obsédé par le besoin d’être connecté. De combien il était plus difficile de s’adresser à une «audience élargie» qu’à un public de spécialistes –les brouillons les plus torturés de Duby sont ceux de ses émissions Le Temps des Cathédrales– du fait que ce n’est pas la guerre qui fait un écrivain, le traumatisme, mais le désir d’écrire et l’admiration pour les livres… mais qu’on fait avec ce qu’on a vécu, «ce que vous avez sous la main. J’ai donné la parole à ceux qu’on m’a appris à détester. Ma mère me disait que je n’étais ni juif ni arabe ni rien, mais un Phénicien. C’est-à-dire le membre d’un peuple mort.»
Interrogé sur ce qui fait l’identité, et sur comment la dépasser, l’historien répondit comme un écrivain : «Bien sûr l’identité nationale est une fiction, mais on ne croit qu’aux inventions. La nation française a été inventée et alors ? On y croit.»
Mouawad : «On se met à inventer des histoires, du théâtre en particulier, parce qu’il faut inverser une somme de bêtises. J’ai eu envie d’écrire du théâtre en lisant Hamlet, parce que les jeunes gens y étaient tous victimes des luttes des pères qu’ils devaient endosser. Il faut que les jeunes aient le droit à l’indifférence, et il faut inventer les mots de la riposte.»
La rencontre se termina par la question toute simple d’une enfant d’une dizaine d’années : «Comment écrit-on du théâtre de l’intérieur ?» L’auteur acteur respira longuement, et raconta l’histoire d’un frère qui a tant souffert qu’il n’a plus de mots en lui, et pour lequel on les invente, lui rendant la parole. L’empathie était palpable, et le respect, profond.

AGNES FRESCHEL

Septembre 2013

Cette rencontre a eu lieu le 16 septembre au MuCEM dans le cadre des rencontres littéraires (un lundi par mois)

Photo : Wajdi Mouawad © Jean-Louis Fernandez

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