Retour sur le festival actoral 2021, à Marseille : suite et fin

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Retour sur le festival actoral 2021, à Marseille : suite et fin - Zibeline

Notre deuxième série de retours du festival international des arts et des écritures contemporaines, à Marseille.

Autophagies

L’idée même d’assister à Autophagies procurait une double joie : celle de revoir le travail d’Éva Doumbia à Marseille où la metteure en scène et auteure a beaucoup d’attaches et d’ami.es, et découvrir cette pièce que des raisons sanitaires ont empêché de rencontrer le public au dernier Festival d’Avignon. Autophagies invite à une cérémonie pluridisciplinaire au cours de laquelle se révèle la dimension politique de nos habitudes culinaires. Tandis qu’un mafé mijote côté cuisine, théâtre, danse, musique et vidéo content l’histoire de quelques aliments emblématiques des cultures africaine, asiatique ou européenne. Au cœur du propos, un questionnement central dans l’œuvre d’Éva Doumbia : comment l’esclavage et la colonisation ont façonné et façonnent encore les pratiques, jusqu’à celles qui paraissent les plus anodines et « universelles » de nos quotidiens, en l’occurrence se nourrir. « Je suis autophage quand je bois du Nescafé ou quand je fume une Marlboro », affirme la maîtresse de cérémonie, en référence aux conditions de travail et de rémunération des ouvriers agricoles dans les champs de café ou de tabac et que les Occidentaux –néo-esclavagistes ?- perpétuent à travers leur consommation. « Les humanistes d’ici mangent les gens de là-bas », poursuit-elle avant de démonter le « mythe colonial de l’Africain mangeur de banane » en rappelant l’origine indienne du fruit. L’Inde, qui derrière la Chine, est aussi le deuxième producteur mondial de riz, autre produit introduit en Afrique par la colonisation. Sans parler du riz de Camargue, développé par des travailleurs arrachés au Vietnam, à l’époque l’Indochine, par le régime de Vichy, c’est-à-dire une France « colonisée » par les nazis. C’est fou cette « manie de prendre une terre aux autres pour y implanter une culture à soi » ! Cacao, thé, arachide… Les exemples sont nombreux et la démarche toujours didactique voire poétique. Radicale de pertinence mais jamais clivante ni victimisante. Car la visée de cette cérémonie est « d’arriver malgré tout à trouver la joie et la beauté (…), à se dire les choses ». D’ailleurs l’expérience se conclut dans le partage, autour du mafé fin prêt. Encore un plat composé d’aliments « migrants ». Un mot auquel Éva Doumbia préfère celui de « vivants » quand il concerne l’humain.


Kultur

À défaut d’être subversive (car elle ne trouble en rien l’ordre établi) ni même transgressive (faudrait-il pour cela braver un interdit), la pièce de la compagnie barcelonaise El Conde de Torrefiel peut parvenir à mettre mal à l’aise voire à choquer. Ce qui est certain, c’est que Kultur bouscule les conventions du théâtre en jouant sur la dissociation du son et de l’image, de ce que le public entend dans un casque et voit se jouer sur scène. Et c’est déjà une qualité. Une voix féminine raconte, à la deuxième personne, les tâtonnements d’une enseignante qui se lance dans l’écriture d’un roman. Sur le plateau, un canapé, des projecteurs, une caméra et un homme qui, après s’être fait livrer son repas, reçoit une femme avec laquelle il aura une relation sexuelle en direct, en guise de casting pour un film porno dont il est le réalisateur. À priori, rien ne lie les deux récits mais l’on finit par comprendre que la jeune actrice et l’héroïne du roman sont la même personne. Pendant l’acte sexuel (qui est relativement bref et sans injonction de soumission), la voix dans le casque énumère des situations et faits réels des quatre coins de la planète dissipant le sentiment de voyeurisme qui traverse alors le spectateur ou la spectatrice. Et de susciter une interrogation simple mais qui n’appelle pas forcément de réponse : en quoi la scène à laquelle nous assistons est-elle plus aberrante ou honteuse que certains événements qui se passent tous les jours dans le monde ?


Long Play

Les danseur.se·s du Ballet national de Marseille sont le c(h)œur battant de la dernière création du chorégraphe Alexandre Roccoli. Long Play est un voyage, un cheminement vers une transe des corps et des esprits. Au fil des étapes émotionnelles et des variations sensorielles, le collectif, masse corporelle solidaire, dessine un mouvement perpétuel telle une vague qui déroule sa puissance à l’infini. Puisant dans la culture soufie autant qu’il s’appuie sur les rythmes respiratoires des interprètes, le compositeur Adam Shaalan tisse une toile sonore minimaliste, oscillant de l’hypnose à l’extase. La vingtaine de danseurs et de danseuses composent une tribu où les velléités d’émancipation renforcent la cohésion et encouragent au lâcher prise. Long Play est une expérience cathartique dans laquelle le public s’introduit et s’extirpe lui aussi en boucle. Comme d’une séance de thérapie de groupe où danse, musique et lumière libèrent les pulsions.


Le souper

C’est un Souper imaginaire et très intime auquel Julia Perazzini convie. Son invité ? Frédéric, son frère aîné, décédé à l’enfance, avant sa propre naissance. Pour parler d’un mort à la fois proche et inconnu, la comédienne et metteuse en scène suisse prend le parti de l’humour voire de l’absurde et surtout pas du pathos. Elle pratique le ventriloquisme, imite un chien, sort du récit et s’invite dans un fameux épisode mythologique avec un telle évidence qu’elle parvient à dégager de ce dialogue surnaturel le sentiment de quasi-banalité d’un tête à tête familial, où confidences, conseils et légèretés sont échangés en toute rationalité. Paradoxalement cette rencontre avec un mort met à l’aise et apaise. À l’image du subtil éclairage de Philippe Gladieux et de la musique discrète jouée en direct par Samuel Pajand. Autre matière que l’on croirait animée, un immense rideau de velours vert -couleur maudite au théâtre- étalé au sol et dans lequel l’hôte s’entortille jusqu’à disparaître. Plus la frontière entre les corps présents et absents se floute, plus l’acceptation du fait irrémédiable de mourir s’adoucit. Comme si le message révélé par ce Souper était l’effet libérateur de l’évocation de la mort sur et par les vivants.


The history of Korean Western Theatre

Marseille a découvert le théâtre de Jaha Koo grâce au festival Parallèles, en 2019, avec la pièce Cuckoo*, reprogrammée cette année à actoral, dans le cadre de The Hamartia Trilogy du quadragénaire coréen. Dans le troisième et dernier volet créé en 2020, The history of Korean Western Theatre, l’auteur, metteur en scène et interprète continue de décrypter, avec intelligence, humour et poésie, les traumatismes provoqués par différentes formes d’impérialisme – ici culturel – sur la société sud-coréenne. On découvre comment une décision politique prise par un gouvernement alors sous influence japonaise a fait table rase de siècles de théâtre et folklore traditionnels coréens au profit d’une occidentalisation des codes et références artistiques. Fidèle à son style narratif proche de la conférence performée, Jaha Koo introduit entre les vidéos et la grande histoire, des récits et anecdotes plus intimes, dans lesquels interviennent des souvenirs avec sa propre grand-mère et un autocuiseur de riz doué de parole. Passionnant.

LUDOVIC TOMAS
Octobre 2021

Autophagies a été joué les 8 et 9 octobre, à la Friche la Belle de mai
Photo @ Gauz

Kultur a été joué les 8 et 9 octobre, à Montévidéo
Photo © David Visnjic El Conde de Torrefiel

Long Play a été joué les 2 et 3 octobre, au Ballet national de Marseille
Photo © JacobKhrist

Le souper a été joué les 1er et 2 octobre, à la Friche la Belle de mai
Photo © D.Thébert

The history of Korean Western Theatre a été joué les 1er et 2 octobre, au Théâtre de la Joliette
Photo © Leontien Allemeersch
*A venir : Cuckoo, 1er et 2 décembre, à l’Odéon, Nîmes

Une lecture : Cave

Thomas Clerc avait exploré avec une minutie digne de Quelqu’un de Robert Pinget son appartement dans Intérieur. Manquait la cave, c’est là qu’il nous entraîne dans son dernier ouvrage, paru chez Gallimard en août dernier. Le lieu sans intérêt de prime abord devient un univers d’explorations sans fin : la cave, refermée sur elle-même, se peuple de couloirs, de labyrinthes qui se nourrissent de tous les fantasmes et délires de l’auteur. « Du sexe » ! mais bien loin de l’exhibition d’une intimité, Thomas Clerc convoque la mémoire d’une vaste culture, confrontant les escaliers de Pirandello à Billy Wilder, Modigliani, Delacroix, Altman, Modiano, Simenon, Barthes, Baudelaire, Marc Dorcel (…), débarque dans un cabaret où le sosie féminin de Joel Grey anime le spectacle, nous entraîne dans le récit d’un « brain porn » en un inépuisable tissage de références. Bref, un régal dont sa lecture, « impossible de lire les quelques 300 pages en moins d’une heure », rend compte d’une manière oulipienne, s’attachant aux premières et dernières phrases des chapitres. Et c’est prodigieux d’intelligence et de légèreté…

Maryvonne Colombani
Octobre 2021

Lecture donnée le 6 octobre au 3bisf, Aix-en-Provence