Vu par Zibeline

Deux "Voyage au bout de la Nuit" montés à Nîmes et Marseille

Pour deux Voyage…

• 1 avril 2014⇒4 avril 2014, 8 avril 2014⇒12 avril 2014 •
Deux

La même semaine, le Théâtre de Nîmes et le Gymnase de Marseille revisitaient Voyage au bout de la Nuit. Avec Rodolphe Dana, ou Jean-François Balmer.

Monter Céline, même le Voyage, n’est pas indolore. Parce que chez l’écrivain l’incontestable génie voisine avec la plus immense pourriture, jusque dans ses phrases, jusque dans la lâcheté revendiquée et la passivité lasse de Bardamu, la veulerie de Robinson, qui vont parfois jusqu’à ternir les étoiles. Les deux mises en scène s’emparent différemment de cette coexistence entre l’ange et la bête. Rodolphe Dana en gardant très habilement tout ce qui touche, sublime, n’abîme pas ; Jean-François Balmer en s’appuyant sur le pouvoir des images et des sons.

Sur la scène du Gymnase Ferdinand Bardamu parle de ce qu’il découvre : les horreurs de la Grande Guerre, les absurdités du colonialisme, la misère sociale du taylorisme ou de la banlieue parisienne. Choc après choc, Bardamu perd son innocence et découvre que le seul moyen d’échapper à la débandade (le roman est écrit en pleine crise de 1929) est la lâcheté. Jean-François Balmer, seul sur le plateau, restitue l’essentiel du texte, d’une voix remplie d’énergie qui respecte et magnifie le roman et son langage puissant. Incarnant par moment le personnage, puis reprenant la narration pour figurer plus discrètement le reste, il restitue les quatre parties du roman de façon équilibrée, sans autre choix que de construire à partir d’une œuvre fleuve un spectacle d’une heure quarante. Françoise Petit illustre sa mélancolie sur un écran où sont projetés des nuages peints qui inversent la descente aux Enfers du personnage, qui semble ainsi échapper en rêvant à sa «pourriture». Le tout baigne dans une musique répétée, un violon qui lui aussi recherche à sublimer mais n’est de fait pas toujours en rapport avec le texte. Au-delà de cela, le jeu de Balmer, fragile et fort, jamais cynique, transcende Bardamu.

Le choix de Rodolphe Dana est très différent. Il fait dans le Voyage des coupes sombres, même si son adaptation, au final, dure plus de deux heures. C’est qu’il garde des pans entiers en intégralité : la guerre de 14, fondatrice, s’étale pendant près d’une heure et le comédien, sans autre accessoire que son corps et quelques praticables noirs qu’il déplace, incarne les personnages tour à tour, d’un geste, d’un ton : il suit l’armée au pas, se jette dans la langue, sans pose ni pause, sans excès non plus. Il aime ce texte avec passion… et du coup en supprime les aspects contestables -la scène du deal avec les Noirs en Afrique, les passages les plus glauques en banlieue, les trafics inavouables de Robinson, les scènes de violence familiale ou de sexe triste- pour ne garder que l’amour vrai de Lola, l’horreur véritable de la guerre, du travail à la chaîne, et la splendeur des couchers de soleil. Le regard dégoûté de Céline sur l’humanité apparaît peu… et du coup l’émerveillement de sa langue éclate, et l’aspect décidément visionnaire de ce roman qui, en 1932, disait déjà tous les problèmes du siècle : la guerre qui n’allait pas s’éteindre, la banlieue qui s’enfonçait dans la misère, les colonies. Et le corps et la danse, pour s’affranchir du réel.

ALICE LAY et AGNÈS FRESCHEL
Avril 2014

Jean-François Balmer a joué du 8 au 12 avril au Gymnase à Marseille

Rodolphe Dana, du Collectif Les Possédés, artistes associés au théâtre, a créé son Voyage au théâtre de Nîmes du 1er au 4 avril

Photos : Voyage-au-bout…-c-Dunnara-Meas et Voyage-au-bout-de-la-nuit-c-Jean-Louis-Fernandez

Voyage-au-bout-de-la-nuit-c-Jean-Louis-Fernandez


Théâtre Bernadette Lafont
1 Place de la Calade
30000 Nîmes
04 66 36 65 00
theatredenimes.com


Théâtre du Gymnase
4 rue du Théâtre Français
13001 Marseille
08 2013 2013
http://www.lestheatres.net/