Vu par Zibeline

Pour de faux

• 17 juillet 2019⇒22 septembre 2019 •
 - Zibeline

Les troublantes photographies de Lynne Cohen habitent les murs du Pavillon populaire : sans présence humaine, elles exposent pourtant un miroir criant de notre société

Des photographies qui cadrent un univers entre vintage (disons années 70) et futuriste (façon 2001, l’Odyssée de l’espace). Un monde fascinant et effrayant. D’où les humains auraient disparu. Passés par là (on en voit les traces, le long des murs, sur les prises de courant, crasse sans identité), ils semblent avoir déserté les lieux. Nous le regardons, ce monde, avec un très fort sentiment de cette fameuse « inquiétante étrangeté », quelque chose qui nous happe, qu’on ne connaît que trop bien, d’autant plus menaçant qu’il est parfaitement familier.

Ce monde, c’est tout simplement le notre. En exactement 100 images (tirages originaux), collectées par le commissaire Marc Donnadieu auprès d’une trentaine de prêteurs, l’exposition, la première de cette importance consacrée en France à Lynne Cohen (disparue en 2014), invite à regarder notre société en face. Un monde comme arrêté, pour que nous puissions justement mieux l’observer, mais qui en retour nous procure l’impression que c’est finalement lui qui nous scrute, présence invisible, comme à travers un miroir sans tain. Voyeur observé d’un espace où les objets semblent avoir détrôné l’humain, les images de Lynne Cohen proposent une mise en abîme où détecter le vrai du faux s’apparente à une expérience quasi philosophique.

La photographe américaine, installée définitivement au Canada dès 1973 où elle sera naturalisée, s’est tenue tout au long de ses 40 ans de création à une remarquable constance, ne déviant jamais de son protocole artistique : toutes ses œuvres sont prises d’un point de vue frontal, neutre, à la chambre 8×10 pouces, permettant la transcription d’une réalité où tout serait mis sur le même plan. La plupart des photographies sont en noir et blanc, s’ouvrant à la couleur dans la dernière période avec des impressionnants tirages très grand format.

Vérité placebo

Ses sujets, surtout, tracent une ligne franche vers des contrées où le factice, le « comme si », le décor parlent d’une société qui toujours voudrait s’améliorer, produire plus de confort, de santé, de sécurité, de progrès scientifique. Lynne Cohen photographie (souvent en série, ce qui accentue encore le vertige) des salons bourgeois (ceux de ses collègues à l’université), puis des stands de démonstration à des foires commerciales (de briques, de chapeaux, de maisons), des bureaux d’entreprise, des salles de formation (d’infirmières, de pompes funèbres, de cosmonautes, de policier), des laboratoires d’analyse (du comportement, du sommeil), des salles de banquet, des clubs de sport,…

Un concentré de situations théâtralisées par les acteurs de ceux qui incarnent ces lieux, mais qui en leur absence (on ressent que plus personne ne viendra donner un réel sens à ces installations) laissent à tous les détails, et à nous qui les observons, le pouvoir de dire plus et mieux la vérité de notre société occidentale. Le titre de l’exposition, Double aveugle, est inspiré des expériences médicales, où ni le patient ni le chercheur ne savent si le remède est placebo. Les images de Lynne Cohen nous entrainent dans des espaces où tout prend la dimension d’indices qui nous rappellent que c’est bel et bien nous-mêmes qui pénétrons – et animons de nos imaginaires personnels – cette étrange réalité. Un aller-retour enthousiasmant au pays des objets de nos inconscients.

ANNA ZISMAN
Juillet 2019

Lynne Cohen, Double aveugle – 1970-2012
jusqu’au 22 septembre
Pavillon Populaire, Montpellier
04 67 66 13 46 montpellier.fr

légende : Office and Showroom, 1996 Épreuve gélatino-argentique Édition 1/9 104 × 123 cm encadrée Courtesy de l’Estate de Lynne Cohen et galerie In Situ – fabienne leclerc, Paris © galerie In Situ – fabienne leclerc, Paris 

 


Pavillon Populaire
Esplanade Charles de Gaulle
34000 Montpellier
04 67 66 13 46
montpellier.fr/506-les-expos-du-pavillon-populaire.htm