« Poumon vert et tapis rouge » de Luc Marescot : étonnant documentaire hybride

Poumon vert et tapis rougeVu par Zibeline

« Poumon vert et tapis rouge » de Luc Marescot : étonnant documentaire hybride - Zibeline

Le cinéma peut-il changer le monde ? Aider à une prise de conscience écologique majeure ? Peut-il contribuer à arrêter la déforestation tropicale incontrôlée qui anéantit le trésor de la biodiversité et mène inexorablement la planète à l’asphyxie ? Il faut sans doute une bonne dose d’optimisme, voire de foi pour le croire. 

Luc Marescot a cette confiance-là. Nourri depuis son enfance par les images des expéditions de Paul-Emile Victor ramenées par son père, pilote d’hélicoptère pour le grand explorateur, Luc (qui porte, notons-le, un prénom de Jedi) participe en tant que caméraman puis réalisateur à l’aventure télévisuelle d’Ushuaia aux côtés de Nicolas Hulot. Il collabore avec Haroun Tazieff, Jean-Louis Etienne, Théodore Monod, et rencontre, il y a deux décennies, Francis Hallé, le grand spécialiste des forêts primaires, savant et poète, inventeur du radeau des cimes qui surfe sur les canopées pour observer faune et flore depuis le point de vue des oiseaux. Une douzaine de documentaires sur ces forêts tropicales, fascinantes, puissantes et fragiles suivront, dont Frère des arbres, portrait du chef papou Mundiya Kepanga en lutte contre la destruction de la forêt de Nouvelle-Guinée où son peuple vit encore, encerclé par les excavatrices. Mais ces documentaires engagés, militants, pédagogiques n’ont qu’une audience restreinte et ne convainquent que les convaincus. Notre Jedi a acquis la conviction que, pour infléchir les modes de pensées, les fictions, par leur charge émotionnelle, sont plus efficaces. En exemple : Blood Diamond d’Edward Zwick avec Leonardo DiCaprio en tête d’affiche, qui a provoqué une chute de 15% sur le marché illégal des diamants. Lui, le documentariste aguerri, étranger aux réseaux et aux codes du cinéma commercial, veut servir sa cause au mieux : il lui faut donc réaliser un blockbuster écologique, un thriller militant qui s’intitulerait The Botanist. Francis Hallé, le vieux scientifique paisible y deviendrait un super héros en colère. Dans le rôle principal DiCaprio serait parfait. Il y a aurait crime, vengeance, rapts, poursuites, et pourquoi pas une intrigue amoureuse. Un projet fou dont Luc Marescot va filmer la genèse dans Poumon vert et tapis rouge. Un étonnant documentaire hybride : préquel d’un film qui n’existe pas, making off de celui qui tente d’exister, journal de bord d’une création, reportage sur le « milieu » du 7e art, récit d’initiation, fable sur la ténacité, ou tutoriel pour apprenti-cinéaste. Road movie à l’empreinte carbone non négligeable : de la cabane bretonne transformée en studio à Sunset Boulevard, de Cannes à Paris avec un détour par Berlin. En bon élève, Luc parcourt son chemin du combattant, étape par étape : écriture du scénario, casting, production, distribution. Il se forme à la direction d’acteur, aux effets spéciaux, assiste à des master class. Il prend rendez-vous avec les spécialistes consacrés par le milieu, qui donneront à Poumon vert et tapis rouge un générique exceptionnel : Jacques Perrin, Thierry Frémaux, Édouard Baer, Juliette Binoche, Claude Lelouch… Il croise Robert Redford himself ! Entre les rencontres et les démarches pour faire avancer le projet, s’intercalent des séquences de tournages, des extraits de documentaires, des scènes d’abattages dans des craquements insoutenables. La phrase de Mundiya Kepanga « Quand les arbres auront disparu, les hommes disparaitront à leur tour », mise en exergue du film, rappelle l’enjeu de la lutte. La houle verte des canopées menacées devient bouleversante. Et on se surprend à attendre les interventions délicieuses de Francis Hallé, amoureux de la forêt, toujours étonné de l’intelligence des plantes et de la beauté de la nature.

L’auto-mise en scène, la candeur surjouée peuvent surprendre et même agacer au début de ce film étonnant, mais très vite le réalisateur nous entraîne dans sa quête. The Botanist se réalisera-t-il ? Voilà qu’on espère avec lui, qu’on attend les jugements, qu’on partage les déceptions -ainsi par exemple, quand l’avis de Jean-François Camilleri pour Disney France, tombe comme un couperet : un scénario trop cher et impossible à réaliser sans star bankable. 

Au fur et à mesure que le story-board aux superbes dessins s’enrichit, sa réalisation se fait de moins en moins probable. Ainsi se crée un manque, c’est à dire un désir. Un désir de cinéma et peut-être de forêt vierge.

ELISE PADOVANI
Août 2021

Poumon vert et tapis rouge de Luc Marescot sort le 29 septembre. (1h35)

Photo : © Destiny films