Re-cyclage / Sur-cyclage, à voir jusqu’au 1er novembre à la Villa Datris, à L’Isle-sur-la-Sorgue

Poubelle la vieVu par Zibeline

• 3 juillet 2020⇒1 novembre 2020 •
Re-cyclage / Sur-cyclage, à voir jusqu’au 1er novembre à la Villa Datris, à L’Isle-sur-la-Sorgue - Zibeline

La nouvelle exposition de la Villa Datris aborde puissamment la cruciale question du trop plein d’objets.

En 2019, les arbres de la Villa Datris étaient habités par les Paresseux d’Élodie Antoine ; cette année, ils sont colonisés (parés ?) par les Constructions parasites (2020) créées par Bernard Murigneux pour la 10e exposition de la fondation. Une multitude de cartons de lait Viva, à dominance blanche, ou de « J’aime le lait d’ici », sur fond bleu, patiemment recueillis dans nos poubelles, (bizarrement défroissés, plutôt proprets), agencés comme des excroissances, blocs autonomes autour des branches. Dans l’environnement si harmonieux de la Villa, cela ne dépare pourtant pas. L’envahissement par les marques et les matières de nos rebuts fonctionne plutôt comme une cohabitation, où l’équilibre et la bonne intelligence sauveraient du chaos qui menace. Car ce sont bien en effet tous les mots-clés de la thématique annuelle choisie par Danièle Kapel-Marcovici, fondatrice du lieu, et Stéphane Baumet qui surgissent devant ces amas bien ordonnés accrochés au majestueux figuier dès l’entrée de la Villa : déchet, accumulation, détournement, recomposition, adaptation, hybridation. Le titre de l’exposition, Re-cyclage/Sur-cyclage, donne la direction positive qu’ont cherché à impulser les deux commissaires. En réunissant plus de 80 artistes contemporains dans un ensemble parfaitement équilibré entre des stars comme Tinguely, César, Arman, Chamberlain, Varda, des grands noms (Théo Mercier, Neïl Beloufa, Zoë Paul…) des artistes du monde entier, des qui vivent tout près de chez nous – bref, en assemblant les œuvres comme un récit d’aujourd’hui, ils donnent à éprouver la réalité en face, sous un angle supportable. Ne pas culpabiliser, faire réfléchir avec des pièces séductrices ; c’est bien là l’esprit du projet de la Villa Datris, qui depuis 2011 propose une découverte gratuite et pointue de la sculpture contemporaine, toujours reliée à des problématiques qui frayent sur des terrains sensibles.

L’étouffement de l’environnement sous l’avalanche des déchets en est un particulièrement exposé pour Danièle Kapel-Marcovici, qui conjugue sa fonction de mécène à la tête de plusieurs fondations pour l’art contemporain avec celle de cheffe d’une entreprise internationale d’emballages et de vente par correspondance. Sujet brûlant, donc, qu’elle aborde avec sérénité et sans faux-fuyant. Il s’agit de se plonger, ensemble, avec nos histoires et nos craintes, dans la vision que peuvent nous proposer les artistes, qui, depuis les années 50, où ils étaient plutôt fascinés par la multiplication des objets, jusqu’à ceux d’aujourd’hui qui inventent un futur aux rebuts, travaillent cette question de la surproduction. Pas de discours surplombant, pas de mea culpa lénifiant, juste une mise en condition intuitive pour réveiller les sens et révéler le monde.

Sédimentation cyclique

Dans l’hôtel particulier du XIXe siècle, les pièces nous accueillent chacune avec une atmosphère particulière, renforcée par leur ancienne destination qui transparait (salle de bain, grenier, salle à manger…), habilement nourrie par la scénographie de Laure Dezeuze. Les thèmes indiqués (« Ruptures de nature », « Éloge de la lenteur » « La tête dans les déchets »…) inscrivent les œuvres dans un parcours à la fois lisible et intime.

Il y a de la pure poésie, avec L’humus des jours (2020) composé par Stéphane Guiran. Sur l’élégant parquet en épis d’une petite salle, un piano (datant de 1865, sauvé de l’abandon et de la destruction par l’association avignonnaise Les Passeurs de pianos) posé sur sa tranche, laisse découvrir ses entrailles. Un arbre (de bronze) s’est greffé sur le bois coupé de l’instrument déchu. Cycle naturel, cycle inversé de la vie (qui toujours se régénère). La sobriété de Circular shades (2019) de Anneke Eussen bouleverse. L’artiste néerlandaise glane des pièces de voitures dans les casses. Ici elle assemble et superpose des vitres qui attrapent et recréent des reflets, des ombres, captent les poussières, véhiculent des souvenirs qui s’immiscent parmi les craintes des accidents de la vie.

Sédimentation est peut-être le mot qui traduit le mieux la démarche qui transparait dans l’ensemble des œuvres présentées. Anselm Reyle, pour Mystic Silver (2010) a collecté des résidus au hasard de ses promenades, pour les encadrer. Chaines de vélo, vis, ressorts, tous laqués à la peinture. Comme un échantillon prélevé dans le sol. Une archéologie préventive. Une concentration de présent. Autre morceau de sol recomposé, l’impressionnant Circulo Basura (2019) de Manuel Merida, qui a lui aussi a ramassé des ordures (poussière de plâtre et ciment, mégots, tickets de métro, cartons d’emballages…) pour les enfermer dans un grand cercle sous verre, et les faire tourner doucement. Fascinante dégringolade. Alina Chaiderov invente un sol en coupe avec différents matériaux d’emballage : papier bulle, mousse… Spaces within (2019) est un parallélépipède de couches protectrices, où le vide fait office de rempart contre les chocs.

Recomposer de nouvelles figures, transcender les matières pour inventer des créatures : Moffat Takadiwa a récupéré les touches des vieux ordinateurs de son atelier et des bouchons des bouteilles en plastique pour dessiner ce qui pourrait être une coiffe de cérémonie (Party Regalia, 2019). Les lettres blanches sur petits carrés noirs dansent en vagues immobiles, en symboles d’une nouvelle syntaxe. Comme le lémurien de Bordalo II (Série Half Half Animal, 2020), conglomérat de déchets plastiques et aérosol, qui redessinent un animal d’un genre inconnu, un côté ludique en couleurs chatoyantes, l’autre dans un noir et blanc plus réaliste ; un double jeu inquiétant.

Et, parmi encore les poubelles fondues d’Anita Molinero (Sans titre, floraison pour Nollopa, 2017), les barrières d’autoroute cabossées de Bettina Pousttchi (A4, 2019), la forêt enchantée en tissus de Suzanne Husky (Forest, 2010), il y a les deux pièces d’Agnès Varda, reine du glanage, qui dans son commentaire nous autorise à faire advenir ce mot ici presque sulfureux : nostalgie. Son texte, qui accompagne la maquette de La serre du Bonheur (2017), cabane constituée des pellicules devenues obsolètes de son film Le Bonheur (1964), commence par ces mots : « Pour moi la nostalgie du cinéma en 35mm s’est transformée en désir de recyclage… ». Voilà une des plus belles définitions de ce nouveau mot, le sur-cyclage.

ANNA ZISMAN
Juillet 2020

Re-cyclage / Sur-cyclage
jusqu’au 1er novembre
Villa Datris, L’Isle-sur-la-Sorgue
04 90 95 23 70
fondationvilladatris.com

Photo : Bordalo II Half Ring Talled Lemur – Série Half Half Animals, Assemblage de déchets plastiques et aérosol, 2020 192 x 144 x 19 cm Collection Fondation Villa Datris Photo : © Miguel Portelinha