Vu par Zibeline

Le dernier film de Céline Sciamma, un sensible Portrait de la jeune fille en feu

Portrait de la jeune fille en feu

• 18 septembre 2019⇒25 septembre 2019 •
Le dernier film de Céline Sciamma, un sensible Portrait de la jeune fille en feu - Zibeline

Juste au moment où le couple remontant des Enfers atteint la lumière, Orphée transgressant l’ordre des Euménides se retourne et Eurydice disparaît à jamais. Geste fatal d’un amoureux impatient ou acte délibéré – avec la complicité d’Eurydice -, d’un poète qui choisit le souvenir à l’avenir, l’art à la vie. Les Métamorphoses d’Ovide comme une des clés du dernier film de Céline Sciamma et du long flash back qui le constitue disant la perte et ce qu’il en reste dans la re-création du réel par l’objet artistique. Qui dit surtout la puissance du regard en art et en amour.

Cinq ans après Bande de filles, le quatrième film de Céline Sciamma, Portrait de la jeune fille en feu, en compétition officielle à Cannes en 2019, primé pour son scénario, se déroule au XVIIIe siècle, dans une île sauvage battue par les flots. Paysage « romantique » à la Friedrich, où une jeune peintre Marianne (Noémie Merlant) « est débarquée » avec son matériel par un équipage masculin peu amène dans une séquence initiale, clin d’œil à La Leçon de piano de Jane Campion. Marianne doit réaliser un portrait de mariage d’Héloïse (Adèle Haenel) qui, sortie de son couvent pour devenir, contre son gré, l’épouse d’un noble milanais, refuse de poser. Entre la peintre et son modèle dont le consentement se gagne peu à peu par le jeu des regards, les échanges de mots vrais, la possibilité du rire, le partage des émotions musicales, naît et grandit un désir que la caméra-pinceau de la réalisatrice exalte. Clair-obscur, ombres tremblées par les bougies et les flammes, drapés des robes, apparition d’Héloïse en blanc sur fond noir, aplats rouge et bleu des tenues des deux femmes ou extérieurs saturés de lumière : chaque plan est un tableau maîtrisé par Céline Sciamma et sa chef op Claire Mathon.

Histoire d’un amour impossible, Portrait de la jeune fille en feu est aussi un film de femmes où les hommes, bien que conditionnant leur existence, sont absents. Où l’une des héroïnes a ses règles. Où la jeune fille noble, la peintre roturière et la servante iront ensemble chez l’avorteuse. Où le chœur des villageoises unies dans une sororité peut-être utopique, chante a cappella autour du feu sur la plage « fugere non possum ».

Si le manifeste pour l’égalité est parfois trop appuyé, la réalisatrice offre un film sensuel et pudique, sur la réciprocité du regard entre une artiste et un modèle qui ne sera jamais « sa » muse, entre une réalisatrice et ses actrices, entre le spectateur et un film qui semble le regarder.

ELISE PADOVANI
Septembre 2019

Portrait de la jeune fille en feu est sorti le 18 septembre (2h00)

Portrait de la jeune fille © Pyramide distribution