Chorégies : La Symphonie des Mille s'empare du Théâtre Antique d'Orange

Pompe et transcendanceVu par Zibeline

Chorégies : La Symphonie des Mille s'empare du Théâtre Antique d'Orange - Zibeline

Créée en 1910, la Symphonie n°8 de Gustav Mahler fut un des rares succès publics et critiques d’un compositeur si souvent incompris. Son ancrage dans la culture germanique et la monumentalité de son orchestration ne sont certainement pas pour rien dans cette bonne disposition du public à son égard. Les quelques 1068 musiciens mobilisés sur scène, à qui elle devra son surnom légendaire, font alors forte impression, de même qu’un premier acte aux accents héroïques. Il ne faut pourtant pas s’y méprendre :  malgré ses couleurs plus solaires, et malgré ses recours au logos religieux et au mythe de Faust, la Symphonie des Mille est tout aussi mahlérienne que la poignante Titan, ou que la bouleversante Symphonie n°5.

Pour s’atteler à un tel mastodonte, le théâtre antique d’Orange n’a pour cette occasion pas rassemblé les mille musiciens proverbiaux, mais réuni L’Orchestre National de France et l’Orchestre Philharmonique de Radio France, ainsi que le Choeur de Radio France, la Maîtrise de Radio France et le Choeur Philharmonique de Munich, soit pas moins de 426 musiciens. La direction de Jukka-Pekka Saraste s’empare de cet effectif avec largesse et s’emploie à faire entendre sur le premier acte le foisonnement contrapuntique de “Veni, Creator spiritus”, conçu comme un motet inspiré des plus grandes polyphonies de Bach. Occupée à rendre compte de ce mouvement thématique et à courir après la montre, elle oublie cependant par endroits de soigner sa texture. Le dispositif n’aide pas : placés sur le devant de la scène, invisibles pour le chef, les solistes subissent plusieurs décalages et affrontent une acoustique particulièrement défavorable tout au long du concert. Si Ricarda Merbeth possède le volume nécessaire à un tel exercice, et Gerhild Romberger de beaux graves à la projection admirable, les timbres plus doux de Claudia Mahnke et Meagan Miller sont souvent recouverts par l’orchestre. Les chanteurs peinent également à se faire entendre : la solidité d’Albert Dohmen est remarquable, mais les voix plus jeunes de Boaz Daniel et Nikolai Schukoff sont parfois inaudibles. Le coeur de scène, ou même le balcon, auraient été pourtant bien plus adaptés à la nomenclature : lorsqu’Eleanore Marguerre viendra y délivrer la parole de la “Mater gloriosa”, elle ne peinera pas à se faire entendre.

On pourra se demander, au fil de ce premier acte intéressant mais parfois bancal, si la transcendance mahlérienne n’a pas été sacrifiée au profit d’une pompe étrangère au propos et à la substance de l’oeuvre. Le second acte part heureusement dans une toute autre direction. Plus proche de la teneur des Lieder, il convoque le tourment romantique de Goethe et de son Faust en mettant en scène sa rédemption par Marguerite. Les tableaux font intervenir les chanteurs un à un et moins en tutti, les choeurs plus en retrait n’en marquent pas moins l’auditoire par la qualité de leur son et leur souplesse dans les nuances. La maîtrise de Radio France impressionne tout particulièrement dans la maturité dont font montre ses pourtant très jeunes interprètes. L’orchestre massif mais toujours subtil s’installe surtout avec plus d’aisance, se montre tour à tour lyrique, contemplatif, voire pré-expressionniste dans sa légèreté de trait. Il se fait entendre non plus d’un bloc, mais sous toutes ses coutures. C’est dans cette finesse de ton, davantage que dans un spectaculaire un peu toc, que la Symphonie des Mille touche le plus.

SUZANNE CANESSA
juillet 2019
Ce concert a été donné le 29 Juillet dans le cadre des Chorégies d’Orange
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Crédit Photo : Philippe Gromelle

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