Dérive des âmes et des continents, luxuriant premier roman de Shubhangi Swarup aux éditions Métailié

Poésie tellurique des mondesLu par Zibeline

Dérive des âmes et des continents, luxuriant premier roman de Shubhangi Swarup aux éditions Métailié - Zibeline

Quelle maîtrise dans ce premier roman de Shubhangi Swarup, Dérive des âmes et des continents qui a déjà reçu le prix Tata Literature Live et été sélectionné pour le JCB Prize for Literature ! En quatre parties qui se lient entre elles par les résurgences de personnages et de filiations, l’auteure offre une vaste fresque où les éléments et la nature jouent un rôle aussi essentiel que celui des divers protagonistes. L’histoire géologique croise celle des civilisations humaines, ainsi que celles des animaux, des plantes, nous incluant dans un tout peuplé de correspondances, d’échos, de vibrations qui autorisent certains à parler avec les arbres, les pierres, les coquillages, et même les fantômes. Le long de la faille sismique qui va de l’Océan Indien aux sommets de l’Himalaya, se tissent récits et poèmes. Les temps se côtoient, rapides ou lents, au rythme varié des moulins à prières, à l’image de la vie, avec ses temps d’exaltation, de méditation, de confrontations avec les autres ou soi-même. La modernité et les usages ancestraux, les sciences contemporaines et les croyances antiques se rejoignent, les intuitions d’un savant actuel peuvent trouver leur confirmation au cœur d’une légende et l’esprit d’un ancêtre venir apporter des solutions à celui qui se laisse aller au rêve. Les incarnations successives des êtres permettent à chacun de contenir en soi l’épopée du monde. La Pangée originelle, ce « puzzle impossible » ne cesse de hanter les mouvements des plaques tectoniques, les destructions sont aussi créatrices, dans un univers où rien ne se perd, mais s’incarne différemment.
Couple premier qui ouvre le roman, celui de Girija Prasad, le scientifique passionné de géologie, cartésien et « carnivore », et de Chanda Devi, un peu sorcière, végétarienne et qui pressent les catastrophes naturelles, parle aux arbres et aux fantômes. Ces deux pôles contraires s’apprivoisent, dans le cadre luxuriant des îles Andaman. On les quitte pour suivre Mary, leur domestique, et le fils de cette dernière, Platon, qui se voit emprisonner dans les terrifiantes geôles de la junte birmane, puis l’ami de ce dernier, Thapa, que l’on retrouve à Katmandou, auprès d’une jeune stripteaseuse qu’il affectionne comme un père, enfin émergent les figures attachantes du vieillard Apo, amoureux, dans un village perdu de l’Himalaya en bordure du Cachemire (village où Thapa, alors trafiquant d’opium, est passé plusieurs fois) et de Rana, géologue, descendant de Girija et Chanda… Les récits fondateurs viennent ourler l’intrigue de leur dimension onirique, les contes nourrissent la trame, et accordent leur éclairage métaphorique au réel, enchâssés dans une écriture qui tient de celle d’une Shéhérazade, alors que naissent çà et là, dans leur pure et évidente nécessité les poèmes. Les mots accordent leur vie aux choses et aux êtres, les fils mêlés de chaque existence palpitent d’un même souffle où l’univers prend son sens. Chaque élément si insignifiant soit-il est alors doté d’une dimension mystique profonde où tout se rejoint. « Le monde avait été créé par une très vieille femme qui l’avait patiemment tissé jusqu’à lui donner corps »…

MARYVONNE COLOMBANI
Mai 2020

Dérive des âmes et des continents

Shubhangi Swarup, traduction de l’anglais (Inde) par Céline Schwaller

Éditions Métailié, 22€