Gabino Rodríguez dans Tijuana, spectacle à entrées plurielles

Plus vrai que natureVu par Zibeline

Gabino Rodríguez dans Tijuana, spectacle à entrées plurielles - Zibeline

« La vérité est aussi inventée ». Nous voilà prévenus. Sur un petit tapis au devant de la scène, tel un seuil entre le plateau et la salle, sont inscrits ces mots-clés, règle du jeu qui va se dérouler tout au long de la prestation de Gabino Rodríguez. Comédien et acteur dans des séries au Mexique, il mène depuis plusieurs années un projet qui vise à décrypter la démocratie à l’œuvre (ou pas) dans son pays, et dont Tijuana est l’un des 32 volets (un par état). Tijuana, ville frontière entre les deux Amériques, porte en elle tout l’espoir de transiter du Sud vers le Nord. Des milliers d’ouvriers sous-payés enchaînent les heures et les boulots, dans l’espoir un jour de passer de l’autre côté. Gabino Rodríguez a vécu cette vie-là pendant cinq mois. Il a pris le nom de Santiago Ramirez, son double, son avatar, un personnage (de théâtre) qu’il a choisi d’incarner pour, non pas mener une enquête à la manière d’un journaliste infiltré, encore moins comme le font les anthropologues dans leurs études immersives à visage découvert, mais pour élaborer une réflexion sur le jeu, la représentation, la distance, le masque, l’identité.
On refait avec lui ce voyage au bout de l’enfer, où il faut compter chaque centime pour espérer arriver jusqu’à la bière du samedi soir, où les gestes sont si contraints et répétitifs que les muscles se sclérosent, dans cet anonymat qu’il a instauré, enveloppe protectrice qui bientôt sera déchirée par un doute quasi schizophrénique. C’est en effet très troublant de découvrir ce comédien en train de jouer un rôle face à la vraie vie : répondre aux batteries de questions des employeurs, faire amitié avec ses logeurs, s’entraîner à imiter les pas de danse d’un compagnon de comptoir. Rodríguez parvient alors à produire un forme hybride de théâtre documentaire d’auteur. L’utilisation de la vidéo, parfaitement justifiée et maitrisée, et le décor à échelles variables qu’il module comme un architecte contribuent à multiplier les grilles de lecture de ce spectacle à entrées plurielles, où la réalité finira par s’imposer brutalement.
ANNA ZISMAN
Décembre 2019

Tijuana a été joué les 12 & 13 novembre au Théâtre de la Vignette à Montpellier, et les 14 & 15 novembre à la Friche Belle de mai dans le cadre des Rencontres à l’échelle à Marseille

Photo : Tijuana © Festival escenas do cambio

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