Joies des Crépuscules, à Châteauvallon

Plus douce est la nuitVu par Zibeline

Joies des Crépuscules, à Châteauvallon - Zibeline

À Châteauvallon, d’un Crépuscule à l’autre, tout peut changer malgré le décor identique. Sous l’impulsion d’Alain Fromager, la pinède silencieuse est un quai où accostent les vagabondages maritimes de Fernando Pessoa tandis que l’Andalousie s’y invite le temps d’un Tablao flamenco ; teintée d’ocre, la carrière brûle de la présence fiévreuse de Sébastien Depommier quand l’amphithéâtre en plein air s’accorde aux volutes jazzy des Jokers.

Ce soir-là, seul sur un quai désert, Alavaro de Campos, l’un des nombreux hétéronymes de l’auteur portugais, regarde l’infini, troublé par l’immensité de l’océan qui l’appelle à prendre le large. Dans son imperméable croisé beige, chapeauté de noir, Alain Fromager se glisse à la perfection dans ce double aventurier : d’abord sagement assis au micro pour une « lecture », puis très vite embarqué dans cette épopée au point de renverser brusquement sa chaise et se laisser porter par les flots d’une pensée bouillonnante. Voix forte, silences opportuns, l’emphase est de mise quand « les caps, les îles sablonneuses surgissent dans [son] imaginaire » ; vociférante, haletante, furibonde, enveloppée d’un brouillard sonore quand « le clapotis submerge [ses] sens ». Le comédien performe sa lecture pour mieux apostropher matelots, capitaines de navire et pirates, « tous ces hommes qui dorment avec la mort pour oreiller », chanter sa rage, rugir « de la fureur de l’abordage » et crier dans un dernier sursaut d’exaltation « je veux partir avec vous ! ». Montant à l’assaut de la prosodie extatique de Fernando Pessoa, Alain Fromager provoque un raz de marée de mots, d’énergie vitale, de désespérance et de rêve contagieux qui donne le frisson. Sa présence au texte démultipliée par la création sonore de Sylvain Jacques et la guitare de Nicolas Morcillo, écho magnifique à cette Ode maritime.

Si la lecture théâtralisée aux reliefs impétueux laissa le public conquis mais secoué par la salve incantatoire, le monologue théâtral de Sébastien Depommier le transporta dans une rêverie métaphysique infinie. L’œil égaré, fragments inédits de textes de Victor Hugo rassemblés par André Du Bouchet, offre au jeune comédien mis en scène par Muriel Vernet une fenêtre ouverte sur une déambulation contemplative. Habité par le poème, transcendé par la matière hugolienne, il joue avec la terre, l’eau, la boue, pour atteindre un état proche du vertige : celui où il suffit de peu pour basculer dans l’horizon imaginaire, dans l’infinitude du monde et de l’Homme. Entre le gouffre sous l’infini et l’étendue des astres, au bord de l’abime… dans un équilibre instable. D’abord les yeux mi-clos et statique, comme volant au-dessus des hommes, puis s’accroupissant et se diluant dans la boue ; chuchotant ou déclamant, escaladant les parois de la carrière, disparaissant derrière les pins, faisant corps avec la nature et s’adressant au vivant dans une proximité favorable, une intimité troublante. Suppliant parfois « je veux le firmament réel, je veux les constellations réelles… qu’on m’apporte l’infini ». Ce texte mystérieux sur l’homme et son rapport à Dieu et à l’univers trouve dans le corps frêle et la pâleur de Sébastien Depommier une fulgurance juste. D’autant que pour faire entendre la supplique rêveuse, enragée, éperdue de Victor Hugo, le comédien trouve dans le décor naturel un atout de choix qu’il épouse à merveille.

À l’heure où les cigales se reposent, danse, chants, percussions et guitare résonnèrent dans la pinède le temps d’un Tablao flamenco le plus classique qui soit. Session musicale et chantée en introduction avec Bouba, Paco Carmona et Emilio Cortes, sessions dansées avec Teresa Deleria et Sandie Santiago se succédèrent sans discontinuer pendant près de deux heures, le temps de donner des fourmis dans les jambes aux aficionados des Nuits Flamencas qui enchantent habituellement les soirées de Châteauvallon. Traditionnel jusqu’au plus petit volant de la « bata de faena » (littéralement « robe de travail »), le spectacle, s’il fut généreux et chaleureux, déçut ceux qui s’enthousiasment pour Rocio Molina ou Ana Morales qui défrichent de nouveaux territoires, plus créatifs et plus libres…

La fin de partie des Crépuscules fut miraculeuse, balayée par les assauts envoutants de l’accordéon de Vincent Peirani accompagné par Federico Casagrande à la guitare et à la basse, et de Ziv Ravitz à la batterie. Une proposition du Festival Jazz à Porquerolles qui a mis à l’honneur un instrument rarissime dans le répertoire jazz : l’accordéon, irrésistible.

MARIE GODFRIN-GUIDICELLI
Juillet 2020

Ode maritime, Tablao flamenco, L’œil égaré et Jokers ont été présentés respectivement mercredi 8 juillet, vendredi 10 juillet, samedi 11 juillet et mardi 21 juillet à Châteauvallon, scène nationale d’Ollioules.

Photo : Crépuscules, Alain Fromager (c) Nicolas Martinez

Châteauvallon – Scène nationale
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