Louise O’sman et Agnès Bihl au Petit Duc

Plumes acéréesVu par Zibeline

Louise O’sman et Agnès Bihl au Petit Duc - Zibeline

Deux créations, deux nouveaux albums, deux artistes d’exception au Petit Duc. Louise O’sman ouvrait le bal avec son accordéon, nous offrant une lecture intime et poétique d’un monde oscillant entre légendes personnelles et universelles. « On entend sous la mer avancer le désert » au cœur de la Joyeuse ville (titre éponyme de son album), « Quand la course des Hommes / ne trompe plus personne », les mémoires glissent leurs ombres, on regarde enfin les êtres derrières leurs apparences, « les portes claquent d’éphémère », l’encre redonne du sens aux choses, en extrait la saveur, les absences ont leur goût de sel… l’accordéon tisse ses contre-chants, module ses intermèdes, ourle le tout d’une atmosphère rêveuse. Naît alors le « frêle frêne », porté par la voix aux intonations claires et chaudes de l’interprète qui nous emporte dans son univers poétique et envoûtant où l’ombre d’Arthur Rimbaud apporte sa perception visionnaire.

Passage à l’énergie pure, iconoclaste, potache et cependant profonde d’Agnès Bihl en deuxième temps de plateau ! Elle présentait son nouveau spectacle, Il était une femme, créé en résidence au Petit Duc et joué au Festival d’Avignon 2019. La voici avec « Ni parfaite ni refaite », déboulant en trombe sur une scène qui semble se démultiplier, grâce à cette présence vive qui se réclame d’une sempiternelle candeur « sans botoxer (son) cœur/ ou lifter (son) cerveau ». Gloire à l’imperfection qui se moque des images trop sages, des lieux communs et pensées convenues ! Les indignations grondent dans ses textes qu’aucun vocabulaire n’effraie. La société et la politique sont passées au scalpel : Top chrono, sous-titré « Liberté. Égalité. Fraternité. Parité », donne à suivre les « 36 heures de la vie d’une Femme / Parce que 24, c’est pas assez ». L’humour décalé égratigne ceux qui pérorent « Moi d’mon temps », assorti de l’aphorisme « la méchanceté est souvent gratuite, la gentillesse rarement payante ». Les citations musicales convoquent les grands de la chanson, ici Léo Ferré, « Y’en n’a pas un sur trois/ Et pourtant ils sont là » évoque « Les gens bien » en écho aux anarchistes du poète de Muss es sein ? Es muss sein, ailleurs c’est la silhouette d’Arthur Rimbaud et son bateau ivre qui explore les escales lointaines, ou encore une musique de Renaud pour vilipender un personnage célèbre, « ça va Manu ? / Do ré mi fa sol lacrymo »… « Si vous ne vous en êtes pas rendu compte, je suis une chanteuse engagée » sourit Agnès Bihl ouvrant grands les bras à un public enthousiaste. L’amour, mais tout en fait partie, se décline, hommage à une mère trop tôt disparue, en Coup de vent, évocation d’une aimée pour laquelle on « conjugue le verbe aimer / à tous les temps sauf au passé »…S’égrènent aussi les échecs, les vengeances sur un mode cruel et jubilatoire (inénarrable bijou Amours délices et ogres, où le passé simple fait un pied de nez aux bonnes manières). Autour de la chanteuse-auteure-compositrice, Marilou Nezeys (claviers, chœur) et James Sindatry (contrebasse, beat-box) s’en donnent à cœur joie, complices, espiègles, et d’une inventive musicalité. Bonheur des mots entrelacés aux mélodies que l’on retrouve dans les CD à paraître le lendemain…

MARYVONNE COLOMBANI
Février 2020

Le 6 février, Petit Duc, Aix-en-Provence

Joyeuse ville, Louise O’sman, homerecords.be, 15€

Il était une femme, Agnès Bihl,
Un week-end à Walden 2019 en accord avec Signe Particulier, 15€

Photographies © D.R.

Le Petit Duc
1 rue Émile Tavan
13100 Aix-en-Provence
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